LA FEE

Il aimerait la tenir dans ses bras, poser ses lèvres sur son front, dans son cou, sur son sein.  L’avoir à ses côtés, la prendre par les épaules, rire avec elle, rire de la vie.  Partir, loin, aller partout, main dans la main, par les mers, par les terres, au-delà de toutes les montagnes du monde.  Rire et chanter, bavarder aussi, tout simplement, se sourire. L’écouter.  Se repaître du son de sa voix qui coule comme un filet d’eau douce.   S’en aller avec elle, en toute sérénité, sans se retourner, suivre le vent et ses soupirs.  Respirer ensemble, s’endormir ensemble, se regarder, se réveiller de concert, au chant des oiseaux.  S’aimer dans une éternelle étreinte. 

 Elle est sa fée, sa petite magicienne, celle qui décore sa vie, elle l’habite, telle un rêve éveillé.  Noé ne pense plus qu’à elle, même s’il se l’interdit, même s’il n’a de cesse de minimiser ce qu’il ressent et qu’il hausse les épaules, se moquant du quadragénaire qu’il est devenu et qui tombe pour une gamine de vingt ans et quelques.  Et les quelques n’y changent pas grand-chose.  

Si encore il ne s’agissait que de désir, d’une envie de la plaquer contre lui, mais rien de tout cela, c’est bien pire, et c’est cela qui l’inquiète : ce qu’il ressent, ressemble à de l’amour-vrai, à une passion détonante, dévorante.  Inavouable.  Un amour-fou, impossible. 

Il secoue la tête.  Pas lui.  C’est tellement banal, tellement cliché.  Et puis, il a des garde-fous : sa femme, Eléonore, leurs deux enfants.  Cette fille d’ailleurs n’est pas vraiment réelle, à peine s’il ose murmurer son prénom dont la douceur effleure ses lèvres : Sophie.  Sophie, l’apparente sagesse qui se mue en folie, mais qu’elle différence ?  La sagesse n’est-elle pas pure folie et la folie la forme la plus pudique de la sagesse ?  Sophie est l’eau qui se fait feu.

Noé se réprimande, il s’égare !  Trop de choses les séparent, il ne peut même pas y songer.   Mais que dire de ce parfum de violette qui vous enveloppe si discrètement qu’on le hume à peine.  N’est-ce pas cela, précisément, qui en fait tout le charme ?

Il ne faut pas.  Il ne faut plus se laisser éblouir par la lumière de cette âme, par la pétillance de ces yeux, par cette connivence qu’elle recherche,  par l’amour qui l’appelle et le tire vers elle.  Tout en elle l’attire, il se sent aspiré dans un tournis.  Les paroles qui sortent de cette bouche se transforment en diamants qui, en constellation forment une galaxie où il communie avec elle, où elle ne le quitte plus.   Il le sait, il est occupé à se perdre en elle. 

C’est bon, il faut bien qu’il accepte, qu’il se l’avoue : il l’aime, elle l’a ébloui, il ne sait plus qui il est ni ce qu’il veut.  Vaincu, il consent à l’aimer, mais surtout, que jamais elle ne sache, que personne ne sache !  Il restera tapi,  petite ombre invisible, avec pour unique prière, qu’elle préserve cette lumière qui irradie son chemin.   Il va renoncer à elle pour pouvoir l’aimer en secret.  Il se déguisera en ami.  En bon ami.  En meilleur ami même peut-être. 

C’est décidé.  Il n’ira pas plus loin. 

Cela, c’était ce qu’il pensait il y a quelques mois, une belle résolution.  Du vent, des paroles en l’air !   A présent, allongé sur la table forestière dans son jardin,  il regarde le ciel.  Il essaie, mais les larmes troublent sa vue.  Il voit les nuages passer, pourchassés par un vent d’est qui promet du beau temps, mais quelle importance à présent que sa vie est fichue. Le soleil, les rêves d’été, c’est pour les autres.  Il a l’impression que sa vie va se briser. 

Lorsqu’il y a deux ans, il l’a rencontrée, il a éprouvé ce sentiment exaltant de découvrir une nouvelle espèce humaine.  Elle avait toute la splendeur d’une féminité rayonnante, un rire qui partait en cascades, un regard qui remuait les tréfonds de son âme, et ce petit air espiègle qui le taquinait du bout des yeux.  Il s’était dit qu’elle était trop belle pour lui , trop bien pour lui.  Et il l’avait éludée.

Il ne fallait pas, surtout pas s’approcher d’elle, il ne fallait pas lui parler, il ne fallait pas tenter d’entrer en relation, chacun n’avait qu’à rester à sa place.  Il le savait, il l’avait toujours su.  Alors, Noé avait vissé ses idées sur son travail, refusant de se laisser distraire, craignant de faire dérailler sa vie et de souffrir intensément d’amour une fois encore. Il refusait d’aimer, de se laisser aimer, de se laisser aller à l’aimer.  Et puis, qui était-il, dans le fond, pour aller s’imaginer de telles sornettes ?  Si elle avait su, elle l’aurait trouvé pitoyable, jamais elle n’aurait voulu de lui !

Il se trompait.  C’était arrivé malgré lui, malgré eux, au moment où il s’y attendait le moins.   Avant de reprendre le train à la gare des Guillemins, il s’était arrêté dans un bar.   Dans l’ambiance rouge qui érotisait l’atmosphère, il s’était installé et avait commandé un grand verre de vin blanc bien frais.  L’été approchait et la conférence à laquelle il venait d’assister l’avait assommé.  Et puis Sophie était entrée, accompagnée d’une amie.  La probabilité de se trouver là, dans cette brasserie de Liège, était quasiment nulle.  Ils habitaient tous deux à Mons, et leurs vies professionnelles se déroulaient exclusivement dans leur boîte à proximité du centre de leur cité.  Seul un hasard incroyable avait pu les mettre en présence, et Noé y lut un signe du destin.  Elle lui avait fait un petit signe de loin, et s’était installée à quelques mètres, avec son amie.   Un petit quart d’heure plus tard, il avait réglé sa consommation, et était sorti en la saluant au passage.  A peine était-il sur le quai qu’il la vit se diriger vers lui.

-On peut faire le trajet ensemble, ça ne te dérange pas ?

-Avec plaisir !

-C’est incroyable de se retrouver ici, non ? 

-Je reviens d’une conférence sur la systémique en entreprise.  Cela m’a littéralement barbé.   Et toi ?

-Moi, rien, une après-midi de shopping avec une copine que je n’avais plus vue depuis nos études. 

-C’est chouette de se voir ici, en tout cas. 

-Oui, et tu sais, j’adore Liège, j’y ai tant de bons souvenirs, mon rêve est d’y habiter peut-être un jour.  Mais en travaillant à Mons, c’est plutôt mal parti.

A ce moment précis, il avait souri, mais dans le fond de lui, cela ne le faisait pas rire.   Aucune envie de voir Sophie quitter son entreprise et s’éloigner.  Elle était son rayon de soleil, son petit moment d’enchantement matinal lorsqu’il entendait sa voix claironnante saluer la compagnie en arrivant. 

-Quelque chose ne va pas, Noé ?

-Non, ça va.  Je n’imagine pas le boulot sans toi.  Rien que d’y penser, ça m’a fait une drôle d’impression.

A son tour, elle avait souri.  Puis l’avait planté dans les yeux, et lui avait dit :

-Monsieur en pincerait-il pour moi ?

Il avait senti le sang affluer vers ses joues, n’avait plus su que répondre, mais elle s’en était chargée :

-Tu es adorable quand tu te troubles.  J’adore. 

La suite, c’était un mot qu’elle lui avait écrit, quelques semaines plus tard.  Elle s’excusait.

Noé,  je suis désolée si je t’ai mis mal à l’aise.  Je ne voulais pas cela.  Pour moi, tu es plus qu’un simple collègue, tu es un ami, une personne en qui j’ai une totale confiance, et je ne voudrais surtout pas perdre notre amitié.  Si cela te fait plaisir, si tu en as envie, passe me voir un jour après le travail, dans mon appartement.  Je serais si heureuse de pouvoir bavarder avec toi, prendre un verre, juste pour le plaisir de partager un peu de temps avec toi.  .

Une fée venait de se pencher sur sa vie, il n’en revenait pas.   Pourquoi lui, que pouvait-elle bien lui trouver, lui le discret, l’effacé ?  Noé était abasourdi.  D’autant qu’elle terminait sa lettre de manière plutôt explicite :

Alors, si tu le souhaites, viens à moi, et prends-moi comme un cadeau, un cadeau que la vie te fait.  Je t’attends.

Sophie

Instantanément, il avait ressenti de violentes palpitations.  Si encore elle n’avait pas été si incroyablement attirante, si elle avait été un peu stupide, si elle avait eu un sale caractère, il aurait eu beau jeu de faire l’impasse.  Mais là, il était tellement tenté par l’aventure.  Dans un coin de sa tête, tout de même, la crainte de mettre le doigt dans un engrenage qui risquait de l’entraîner bien au-delà de ce qu’il souhaitait. 

Au bas du petit message, elle avait noté son adresse, son numéro de téléphone, son courriel, mais Noé ne parvenait pas à se décider, ne parvenait pas à lui écrire, ni à l’appeler. 

Il n’y était pas parvenu, en tout cas pas avant ce jeudi en fin d’après-midi, où il avait commencé par flâner un peu aux Grands Prés, pas pressé de rentrer, et brusquement, au moment de reprendre sa voiture, fatigué de ses tergiversations,  il avait encodé son adresse dans mon GPS.  Il avait sonné à sa porte.

-C’est bien, tu es venu.  Tu en as mis du temps !

Elle lui avait tendu la joue pour l’embrasser, mais leurs lèvres s’étaient trouvées presqu’aussitôt.  Quelques minutes plus tard, ils étaient amants.  Ils étaient l’amour.   Avec elle, l’acte d’amour procédait du sacré, d’une douceur et d’une violence sans égale.  Sa peau était faite pour la sienne, leurs âmes se fondaient, se confondaient, se superposaient.  Ils avaient inventé un langage à eux, fait de gestes et de paroles étranges, ils avaient réinventé la grammaire et fabriqué l’argot d’une nouvelle forme d’ amour.  Plus rien ne comptait que leur présence l’un à l’autre. 

A présent, c’était trop tard.  Sophie s’était muée en addiction et vivre cette double vie était devenu insoutenable.  Que fallait-il faire ?  Renoncer à cet amour hors du commun, un amour comme on en connaît sans doute qu’un ou deux dans une existence entière,  ou quitter sa famille, faire souffrir une femme et des enfants qui n’y étaient pour rien ? 

Noé ne voulait pas choisir, ne pouvait pas choisir, mais il le sentait en lui, il devenait urgent de faire un choix, avant que la vérité n’explose, car elle finirait par exploser, c’était couru.  Il fallait choisir.  Un choix inhumain, impossible à faire.  Quoi qu’il fasse, il n’y aurait pas de moindre mal et plusieurs vies seraient lourdement impactées.   Il ne parvenait pas à l’accepter.  Impossible de revenir en arrière.  Il aurait dû s’arrêter à temps, avant d’aimer, avant de souffrir et de faire souffrir.  Mais il était trop tard.

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2 réponses à « LA FEE »

  1. Avatar de
    Anonyme

    Splendide

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    1. Avatar de Luc Degrande

      Merci beaucoup !

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