OPEN BAR

-Comment vas-tu Laurent ?  J’ai appris pour ton épouse !  Je suis vraiment désolée !

Pour toute réponse, Laurent esquissa un pâle sourire.  Il n’en avait parlé qu’à la secrétaire, par définition tenue au secret, lorsqu’il avait signalé son changement d’adresse, un quart d’heure auparavant.   Sa séparation n’avait rien d’un secret d’état, mais il aurait préféré éviter les questions

En attendant, Carole le couvait du regard avec tendresse et douceur, les yeux mi-plissés, un petit sourire avenant au coin de ses jolies lèvres entre lesquelles pointillait par intermittence le bout d’une langue fraîche et rose qui s’étirait vers un chemisier négligemment entrouvert.  Elle ressemblait à une magnifique petite poupée, un peu potelée de partout, qui se comportait comme un sucre d’orge ambulant.  Carole se la jouait open bar.  Elle ajouta, au cas où il n’aurait pas saisi :

-Je voudrais que tu saches, Laurent, combien je t’apprécie. Ça me fait mal de te sentir mal.  Si tu as envie de parler, de te décharger un peu, je suis là, ici ou ailleurs, à n’importe quelle heure, tu ne me dérangeras jamais. Tu sais, certains amis me disent que je suis la petite infirmière de leur âme !  Penses-y, tu verras, c’est bon de savoir que quelqu’un peut être là pour toi !

Il lui sourit vaguement.  Il brûlait de quitter ce recoin de l’open-space où il s’était réfugié pour travailler en paix.     Depuis qu’elle s’était plantée devant lui, il s’y sentait acculé, il fallait qu’il respire, asphyxié par les propos mielleux dans lesquels elle s’essayait à l’engluer à mi-voix.  Il fit mine de se lever pour mettre fin à discussion, mais elle posa une main sur son épaule, comme pour l’arrêter et lui chuchota :

-J’imagine que ça ne doit pas être facile, Laurent, après autant d’années !

Il secoua la tête.  Il n’avait pas envie d’en parler.  Facile, non, évidemment que ce n’était pas facile, même si la décision de la séparation avait été prise de commun accord, sans tensions ni trop de casse pour les enfants.  Amélie terminait sa rhéto, l’an prochain elle serait à l’université, et elle avait vu venir les choses.   Jordan était entièrement absorbé par ses galipettes avec la petite Virginie qu’il venait de rencontrer.   La vie de leurs enfants était déjà ailleurs. 

-C’est elle qui va garder la maison, insista Carole ?

-Oui, fit Laurent, l’air las.  

-Tu n’as vraiment pas l’air en grande forme, tu sais !  Tu es sûr que tu n’as pas besoin d’un petit soutien, d’une petite béquille ?  Je sais que je ne peux pas faire grand-chose, mais la moindre douceur peut être un rayon de soleil. 

Par pure civilité, il répondit pour couper court :

-C’est très gentil, Carole, mais ne t’inquiète pas, ça va même plutôt bien.  En attendant que la situation soit réglée, j’ai loué un grand chalet dans un bois, au sommet d’une petite colline, il y a trois chambres, comme ça je peux accueillir les enfants, et l’endroit me plaît tellement que je me demande même si je ne vais pas y rester à plus long terme.  J’ai vue sur la vallée, il y fait très calme, c’est un lotissement occupé par d’autres amoureux de la nature, et je m’y sens parfaitement épanoui.

-C’est chouette ça, mais ce n’est pas de ça que je parlais.  Je pensais à ton moral, à ton état d’esprit.  J’espère vraiment que ça va, que tu ne dis pas ça pour me rassurer.  Ça compte pour moi, tu sais.   J’espère que tu ne crânes pas, que tu n’es pas dans le déni !

-Mais pas du tout, non, pas du tout.  Je t’assure que ça va.  

-Tant mieux alors.  Enfin, si jamais tu as le blues, que tu te sens seul ou que tu as envie de parler, sache qu’il y a une amie qui ne veut que ton bien et qui n’est pas loin.  Et si tu veux, si ça te fait plaisir, je peux passer te dire bonjour, un de ces quatre !

Il opina timidement, mais il n’avait aucune envie de voir débarquer dans son intimité, la gazette locale de l’entreprise, pas envie de se laisser tirer les vers du nez, et encore moins de tomber dans ses filets tissés de ragots comme certains de ses collègues qu’elle ne se gênait pas d’afficher aussitôt à son tableau de chasse, trop pressée de se mettre en avant pour étoffer son image de femme au grand cœur d’artichaut qu’un rien bascule à l’horizontale.   Pour en finir avec cette discussion qui ne me menait nulle part, il dit :

-Merci de te préoccuper en tout cas, mais vraiment, je vais très bien.  Nous avons pris une bonne décision et l’avenir est devant.  A présent, je te prie de m’excuser, mais je dois boucler ce dossier au plus vite.  Le patron attend.

Voyant sa détermination, elle comprit que la conversation n’irait pas plus loin, et prit congé.  Il la regarda s’éloigner avec sa démarche chaloupée de petite bécasse qui volait d’aventures en trahisons.  Avant de quitter l’open-space, elle se retourna, lui fit un petit geste de la main auquel il ne répondit pas. 

Il savait parfaitement qu’il n’allait pas bien.  Il se sentait triste, traversé par un profond sentiment d’échec, d’erreur d’aiguillage, et il s’en voulait.  Cette conversation lui avait porté l’estocade et avait achevé de le déprimer.

 Il regrettait de n’avoir pas vu clair plus tôt, il s’en voulait d’être entré dans une histoire de couple avec autant d’insouciance et de légèreté, mais c’était trop tard.  En avançant, il avait pris conscience, quand ça coinçait entre eux, que leur vrai souci se tenait dans leurs valeurs.   Clémentine courait après l’argent et les honneurs, le blingbling, et lui s’épanouissait dans le relationnel, dans l’humain, dans le service.  Aux yeux de son épouse, il était une sorte d’idiot qui courait après des chimères, et ces divergences avaient commencé à les déchirer jusqu’à les éloigner.  Et derrière les valeurs, il y avait les activités dans lesquelles on s’investit, les choses auxquelles on accorde de l’importance ou pas.  Tout les divisait.     Elle avait le droit d’être comme elle était, mais il détestait les valeurs qui la mobilisaient et tout ce que cela représentait.  Alors, même s’il avait faim de la chair d’une femme, il n’allait pas craquer pour une histoire au rabais : il avait infiniment plus faim d’une relation vraie, de dialogue, de connivence, d’un partage de valeurs, de projets qu’on mène à bien ensemble, côte à côte.  Il ne tomberait pas comme ça, pas même de manière transitoire, pas même une seule fois, tout simplement parce que désormais, il se respectait.  Enfin, on verrait bien.