L’OEUF

Elle hésite.  Sous ses yeux, les marchandises s’étalent, l’appellent, la sollicitent, la happent.    Tania sait à quel point c’est du pipeau :  il suffit de se saisir de l’objet, de le tenir entre ses doigts, puis avec le plus parfait naturel, tout en se penchant pour faire mine de scruter de plus près un autre gadget à proximité, le faire glisser dans la poche de son manteau, et ce sera réglé.  Ni vu ni connu !  L’enfance de l’art !

Hier déjà, elle est venue.  Hier déjà, elle a palpé l’objet de sa main, l’a tenu longtemps dans sa paume, s’est tâtée, mentalement.  Puis l’a reposé, comme résignée, déçue. Cet article, elle n’en a pas besoin, il lui fait tout simplement envie.

 En sortant du magasin, elle s’est sentie digne.  Digne, mais frustrée.  Fière d’avoir résisté à sa violente pulsion, mais terriblement en manque.  Elle visualisait déjà ce bel œuf, trônant sur sa commode, le voyait scintiller sous la petite lampe tamisée.  C’eût été du dernier chic.  Fondamentalement inutile, totalement superflu, mais tellement mieux.

Elle aurait pu l’acheter aussi, elle en avait plus que largement les moyens.  Mais alors, jamais il n’aurait jamais cette saveur d’aventure, de pétillance, d’exquise luminosité.  Il ne serait teinté d’aucune émotion secrète, d’histoire intime, personnelle, qui la relierait à l’œuf.  Il ne représenterait rien d’autre que sa valeur marchande.

Hier, sa frustration a financé le maintien de sa dignité.  Mais que vaut vraiment cette dignité ?  Les autres en ignorent tout, elle seule en situe le prix.  Que valent ses efforts si nul autre qu’elle n’en mesure le coût, puisque de toute manière, elle-même n’a aucune valeur à ses propres yeux ?  Seul le regard d’autrui a encore quelque sens.

Aujourd’hui, elle est revenue.  Juste pour voir ?  S’est trouvé un nouveau défi : vérifier qu’elle était vraiment guérie.  Pour cela, il lui faut résister, une fois encore, à la tentation.   Une sorte de récidive consciente de la mise à l’épreuve de son vilain petit penchant. 

 Car quel mérite y-a-t-il à la résistance, une fois éloignée de toute tentation ?   N’est-ce pas confrontée au désir en direct qu’elle pourrait savoir ?  Or pour cela, il fallait bien se rendre sur place.  Mais aller rôder dans les situations qui nous tentent, n’est-ce pas déjà céder ? N’est-ce pas se précipiter dans l’antichambre du délit ?

Elle caresse l’objet.  Un œuf poli posé en équilibre sur un petit socle.  Elle le tient dans sa main, le flatte de sa paume, le palpe, s’en imprègne. A mesure qu’elle l’enserre, qu’elle l’empoigne, le presse à chaque fois un peu plus fort, son désir enfle, comme si l’objet lui-même se bombait.  

Finalement, elle se fiche pas mal d’être guérie ou pas !  Plantée dans ce temple de la décoration, il est bien plus ardu de contredire cette attraction fatale, de la museler, de lui intimer le silence ! Comment atténuer l’irrésistible séduction de cet objet ?  Et le faut-il vraiment ? Au fond, quelle différence ?  N’est-elle que la somme de ses actes ?  Héroïque hier, coupable aujourd’hui, quelle différence ?  N’est-ce pas la même personne qui aurait résisté hier, craqué aujourd’hui ?  Serait-elle vraiment une femme déchue pour la cause ?  Ange hier, diablesse aujourd’hui ?  L’unique différence ne tient-elle pas dans cet œuf qu’elle pourrait se ramener à la maison ?

Et puis, si elle subtilise cette jolie pierre polie, elle en connaît déjà le véritable prix : son cœur qui va s’accélérer, ses palpitations qui vont battre le tamtam du risque inouï qu’elle encourt.  Sans parler de la honte de se faire prendre, et pire encore l’anticipation de cette honte !  Avant-même de s’emparer de l’objet, n’est-elle pas déjà occupée à en payer l’acompte ? Assouvir ce désir, n’est-ce pas simplement la juste rétribution de toutes les frustrations passées ?  Et le risque qu’elle prend n’est-il pas déjà un bien lourd tribut à concéder ?  Les conséquences sur sa réputation, le regard de son mari, de ses enfants, s’ils savaient ?  Le dérober, dans le fond, n’est-ce pas simplement récupérer son dû, une maigre compensation pour toutes ces souffrances qu’elle endure ?

Ah cette excitation, cette angoisse, la pulsion de ce désir, c’est tellement fort, c’est tellement bon !  Comment résister ?  Elle est revenue se frotter à l’inavouable objet de son désir, et elle le savait parfaitement : s’aventurer dans cette zone, c’était chuter à nouveau.  Mais dans le fond, n’est-ce pas ce qu’elle voulait ?

L’objet se glisse presque malgré elle dans cette poche dont le fond est troué et descend dans le creux de la veste, couverte par son sac.  Son cœur s’affole.  Une bricole à la main, elle se dirige vers la caisse.  Sort son portefeuille et en tire un billet, règle la note en cash, impassible. Ne pas laisser de traces.  Puis sort tranquillement.  S’attend à tout moment à se faire héler, mais non.  Rien ne se passe.  Une fois encore, son larcin demeurera impuni. 

Jusqu’où ira-t-elle, elle n’en a pas la moindre idée !  Cherche-t-elle à se faire prendre, à retrouver des limites ?   Elle ne sait pas, elle ne sait plus, elle s’en fiche.  Un profond sentiment de soulagement l’envahit.   Elle s’est emparée de l’objet, pourra le voir trôner et illuminer son salon, incendier sa mélancolie.  A chaque fois que son regard s’y égarera, elle se souviendra de ce délicieux frisson qui l’a parcourue lorsqu’elle l’a palpé, fait glisser, puis franchi avec lui ces exquises limites.  Elle respire.  Une fois encore, elle a soigné son inavouable désir et préservé, aux yeux du monde, toute sa dignité.  Pour combien de temps encore ?

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