Elle soupire. Si souvent, elle soupire. Un long soupir, tout intérieur, qui ne regarde qu’elle. Un soupir immense, aussi long que toute son existence, un soupir qu’elle prend garde de ne jamais amplifier, ni ébruiter, pour éviter de donner l’alerte. Alors elle compense ses soupirs par une histoire qu’elle se raconte, comme le font les enfants, juste pour du faux, juste pour voir, se mettre un peu en danger, mais tranquillement, sous la couette, à l’abri du vent et des regards. Fabienne joue à faire « comme si », s’évade, décroche, à quelques millimètres des siens, mais tellement loin !
Ces rêves-là sont ses trésors qu’elle se garde en réserve, au cas où, intacts, ce qui lui permet de continuer à rêver. Mais un jour, avant qu’il ne soit vraiment trop tard, elle se laisserait bien emporter par son rêve, un rêve plus fort que tout, le rêve de l’amour le plus fou, un amour qui viendrait la capturer, corps et âme.
Elle se donnerait à en mourir, et plus encore, sans un regard, sans le moindre espace pour le remords, au mépris de tout. Elle les ferait hurler de rage pendant qu’elle gémirait de plaisir, portée par les rugissements de l’extase. Ce serait sa revanche sur toutes les fois où elle a fait l’impasse, la revanche sur son inexistence. Une vengeance exquise, violente, barbare, débridée, mais innocente, sans la moindre haine, juste pour régler ses comptes, une fois pour toutes, avec cette médiocrité qui la soûle, et rectifier la balance.
Elle bafouerait tout, sans l’ombre d’un scrupule. L’amour la porterait en triomphe, elle serait l’amour, un amour fou, impossible, qui la laisserait exsangue, chavirerait son âme. Elle serait Mery Streep dans la route de Madison, dans une histoire éblouissante, parachutée du ciel. Elle vaincrait ses doutes et ses peurs pour accoucher de son cœur et laisser parler son corps. Elle jaillirait vers la passion. Sa vie passée deviendrait une léthargie, une languissante période d’incubation, avant la déflagration qui, d’un seul coup, effacerait de sa vie, tout le dérisoire. Au bord du coma d’amour, elle se gorgerait de sève, avant d’imploser vers l’éternité de sa conscience, avant son dernier soupir. C’est ce qu’elle ferait. Un jour peut-être. Ou pas.
