Lorsqu’à 35 ans, inquiet pour sa santé, Charles écrasa sa dernière cigarette, sa décision était prise. Dans l’instant qui s’ensuivit, une pensée fulgurante lui traversa l’esprit, mais il la bannit aussitôt, tenant de divertir son attention sur des projets, et non sur son passé. En vain ! La question le taraudait, insistante, lancinante, sciante, à tel point qu’il finit par se la poser en toute franchise : comment en était-il arrivé là ?
Comment le jeune homme sportif, idéaliste, à la limite de l’ascétisme, avait-il pu à ce point changer de caps, aussi vite et aussi souvent, en à peine vingt ans ? Y avait-il en lui de l’inconstance, de la versatilité ? Il lui semblait pourtant qu’il n’avait rien d’une girouette.
Charles n’était pas du genre à se chercher des excuses, et toujours il avait tenté de se comprendre, à s’examiner avec lucidité. Avec les années, il avait appris à regarder la réalité bien en face, quitte à devoir s’accepter, avec son lot de turpitudes et de cachotteries d’ampleur variable. Cela ne l’avait jamais empêché de se regarder dans une glace.
Il le savait parfaitement : il aurait pu devenir un athlète exceptionnel, il en avait le mental. Un physique plus frêle que la moyenne lui avait, dès la prime enfance, insufflé ce goût de l’effort et du dépassement qui autorise, vers l’âge adulte, à se tenir au niveau des autres, voire à côtoyer les sommets.
A 13 ans, alors que les garçons de son âge commençaient à regarder les filles et lisaient des ouvrages glissés sous le manteau, Charles partait courir, chaque jour. Il s’entraînait, seul, pratiquant une course de fond de plusieurs kilomètres, se forçant à une féroce accélération dans l’ultime ascension, car toujours il faudrait conclure en force, et seul un travail acharné ferait de lui un coureur invincible. C’était clair : un jour il serait un grand champion.
Lorsqu’il terminait sa course après l’école, il regagnait sa chambre, et avant même de se doucher, il s’étendait longuement, infiniment. Quelques gouttes de joie perlaient alors de son front, et il savourait ces espaces de plénitude, où sa tête se surprenait à flotter, où son âme paraissait se soulever quelque peu, mue par la magie de l’intemporel. Bien plus qu’une victoire, le combat intime pour coïncider avec cet état importait, et la plus haute place du podium ne valait sans doute pas cette bulle de félicité qui venait l’envelopper, mais qu’en savait-il ? N’était-il pas temps d’essayer ?
Sa première compétition lui fit découvrir le cortège de bassesses qui jalonnent le parcours de l’athlète. Certains candidats-champions distribuent, autant qu’ils le peuvent, les coups d’épingles et les crocs-en-jambe. On ne recule devant rien pour gagner quelques places. Pas lui. Il voulait gagner au seul mérite.
La remarque insidieuse d’un enseignant, lorgnant ses épaules insignifiantes « tu cours, toi ? », il en avait éprouvé toute l’ironie enrobée de mépris, et cela l’avait galvanisé. Sans se donner la peine de répondre, le dossard 121 avait pris son départ, perdu dans la masse. Ses jambes musclées, son souffle profond et sa détermination indéfectible avaient balbutié, puis proclamé sa vérité.
Dans les cent derniers mètres, derrière lui, Charles avait largué l’ultime adversaire, et lorsque bien au-delà de la ligne d’arrivée, à peine essoufflé, il avait senti les pupilles étonnées de l’enseignant se couler vers lui, ses yeux l’avait fixé avant de l’éluder : lui aussi, il l’avait passé. Etonner ne suffirait pas. Il faudrait confirmer. Se montrer le meilleur, le plus fort. A chaque fois. Toujours.
Charles sourit en songeant à cette première victoire. Il y en avait eu tant d’autres. Il avait enchaîné courses et podiums, mais rien, à l’époque, n’égalait à ses yeux l’extase et le sentiment de plénitude qui ponctuaient ses séances d’entraînement.
Il avait couru tant et plus. Jusqu’au jour de ses dix-sept ans. Dans un train, une fille avait coulé une main dans la sienne, et un baiser fulgurant, par sa luminosité, avait lézardé son univers. Du jour au lendemain, il avait cessé de courir. Il avait trouvé sa destination. Elle s’appelait Alice. Il se savait arrivé, et tout ce qui n’était pas elle, était, d’un seul coup, devenu insipide, terne, dérisoire. Plus rien ne comptait et ne compterait jamais plus que les baisers de feu, le regard de louve et les lèvres incandescentes de la belle Alice.
Et lorsque, la bulle d’amour, comme il en va de toutes les bulles, avait explosé, Charles s’était retrouvé bien seul avec les lambeaux de sa passion en guise d’écharpe. Le dépit l’avait alors entraîné vers une nouvelle cavalcade, grapillant sur son chemin, baisers et caresses, empreints d’un désir de conquête, du dessein de faire basculer, mais jamais il n’avait retrouvé cette magie du baiser d’Alice dont s’égaraient des galaxies d’étincelles. Son cœur, séché de ses larmes, ne parvenait plus à battre vers l’amour. Il s’était mis alors en quête de substituts d’intensité, et avait commencé à fumer.
Avec le même entrain qu’il avait mis pour courir ou séduire, il s’était appliqué à sucer la fumée à pleins poumons, s’aliénant en véritable aspirateur tous-terrains, se rompant aux plus vives essences, s’acharnant à anesthésier son mal de vivre. Il apprenait et désapprenait tout aussi vite, et sa démesure, désormais, s’envolait de gitane en gitane. Implacablement, il avait fumé, expirant de bouffée en bouffée, sa déception existentielle, sans parvenir à combler jamais la faille que la blessure d’amour avait incisée. En écrabouillant sa dernière cigarette, sa décision était prise et serait irrévocable. Il avait tutoyé la passion, elle l’avait dévasté, décharné, asséché. Il l’avait décrétée tout aussi illusoire que ces amours qui, parait-il, durent. Pures fadaises ! Il avait essayé, il avait vu, il avait compris. La leçon, il l’avait tirée. Il ne niait pas que certaines histoires d’amour soient authentiques et résistent à l’épreuve du temps. Cela devait sans doute exister quelque part. Mais on ne construit pas sa vie sur la possibilité d’une exception. Il ne souffrirait plus jamais d’amour, il n’aimerait plus, et il n’y aurait plus, désormais, que des passantes. Elles seraient son unique et ultime addiction, son chemin de vie et sa destination.

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