L’ENTAILLE

Dans la cour de récréation de l’école maternelle, Nicolas et Pauline babillent sans fin.  Pauline glisse sa petite main toute chaude dans celle de Nicolas.  Ses mains à lui sont plus grandes, plus froides.  Il aime bien quand elle fait ça, ou encore quand ils sont assis côte-à-côte et qu’elle passe son bras sur son épaule ou dans son cou, comme sa maman fait avec son papa.  Parfois, Pauline lui fait un bisou sur la joue ou dans l’oreille.  Cela veut dire qu’elle est contente.

Nicolas et Pauline ne jouent pas avec les autres bambins.  Ces jeux-là sont trop sauvages, font trop de bruit.  Souvent, Nicolas parle de la mer, de ses vacances, de son petit frère qui ne vient pas encore à l’école.  Pauline ramage sur son grand jardin, explique à Nicolas les fleurs et les papillons de toutes les couleurs.

En classe, Nicolas lit déjà très bien.  Il sait toutes les lettres qu’il a apprises avec sa grand-mère, mais il écrit très mal. 

-Tu n’as aucun soin.  C’est du travail de cochon, lui dit Madame Anne-Marie.

Pourquoi Eric, Michel, Alain et Jean-Jacques se moquent-ils de lui, le pincent-ils, lui volent-ils ses affaires ?      Ils lui lancent aussi des cailloux quand il joue avec Pauline dans la cour.  Nicolas ne comprend pas.  Il ne leur a rien fait.  Simplement, il n’a pas envie de jouer avec eux parce que ces jeux-là sont trop bêtes.  C’est plus gai avec Pauline.

Tous deux, ils font des dessins et du bricolage.  Pauline a plus de soin que lui et fait bien les découpages, les dessins et les collages.  Nicolas donne les idées.  Ils font le travail ensemble. 

Pour la Noël, ils ont fabriqué deux crèches identiques, avec tous les personnages en carton, pour les rapporter à la maison.  Ils sont si fiers qu’ils rient et vont exposer leur travail sur la grande armoire de la classe.  A présent, ils vont pouvoir jouer avec les dominos, sur la table basse, de l’autre côté.

Lorsqu’il voit Alain et Jean-Jacques s’approcher de leurs crèches, Nicolas s’inquiète.  Il surveille, anxieux.  Madame Anne-Marie a le dos tourné.  Brutalement, les gamins font tomber les deux crèches et les piétinent.  D’un bond, Nicolas s’est levé.  Son pied a fusé dans le tibia de Jean-Jacques.

-Au cabinet, tu n’es qu’un méchant.  Vilain !  Monstre !

Pauline pleure et tente de recoller les morceaux, mais les crèches sont disloquées et ne tiennent plus du tout.  Il faut tout recommencer, mais il est trop tard : le cadeau pour les mamans ne sera pas prêt.  Et Nicolas est puni, il doit rester dans le noir.  Madame Anne-Marie l’a enfermé dans le cagibi.  Pourtant, Nicolas a dit :

-Ils ont cassé nos crèches.

-C’est pas vrai, on l’a pas fait exprès.

A la maison, son papa dira :

-Tu n’es qu’un bandit !  Tu finiras mal.  Je vais te dresser, moi !  Allez hop, au lit sans manger. 

A sa maman, dans sa chambre, Nicolas raconte à nouveau en sanglotant, l’histoire de la crèche avec Pauline.  Sa maman dira :

-C’est parce qu’ils sont jaloux.   Ils ne savent pas faire aussi bien que vous ; alors, ils cassent ce que vous faites.

-Tu le diras à papa ?

-Oui, je vais essayer. 

Nicolas attend qu’elle soit descendue, puis va dans l’escalier pour écouter ses parents en cachette.

-J’aurais l’air de quoi si je lui dis que je me suis trompé ?  Que ça lui serve de leçon !  De toute manière, il n’avait pas besoin de frapper.  Il est violent. Je vais te le mettre au pas, ce gamin !

-Mais non, proteste maman.  Il n’y a rien de méchant en lui.  On a détruit ce qu’il a fait avec tout son cœur.  Mets- toi à sa place !  Tu aurais réagi comme lui !

-Sûrement, mais j’aurais été plus malin.  Je me serais arrangé pour ne pas me faire prendre.  Qu’il mijote.  Ca ne peut pas lui faire de tort.  Et je te défends de monter le voir. 

Dans son lit, Nicolas attend et pleure en silence.  Il n’a pas du tout faim, mais comme il ne peut pas manger, il ne pense qu’à ça.  Peut-être que sa maman va désobéir et monter le voir, lui faire un bisou pour la nuit.  Mais maman ne remonte pas.   Est-ce que papa l’aime vraiment ?  Un jour, s’il a des enfants, il ne fera pas comme lui.  Jamais.  Il les écoutera.  Quand ils raconteront leur peine, il les croira. 

Nicolas attend, encore et encore.  Les étoiles là-haut se sont floutées dans ses yeux mouillés.   La maison s’est endormie.  Sa maman n’est pas remontée.  Dans son cœur, l’entaille s’est élargie.