LE GENE

La Californie.  Los Angeles.  La banlieue,  Fullerton.  Là où d’entre les palmiers, incrustés de part et d’autre de la Beverly Drive, la route vomit, vers la campagne et les grands espaces, le trop plein de voitures fouettées à l’essence.  Sans hâte, la mégapole déglutit les véhicules, aspirés par la chaleur du désert.

Dans sa maison de bois, John Delmonte prend son petit-déjeuner.  La corbeille à fruits trône sur la table et le frétillement des œufs au bacon se mêle au gazouillis de ses trois petits qui s’agitent sur arrière-fond sonore de dessins animés à la télévision suspendue au mur de la cuisine, tandis que Nancy, déjà au téléphone, s’escrime à consoler une amie victime de son troisième divorce. 

John se lève de table, détache tranquillement l’omelette de la poêle et la fait glisser sur son assiette.  Ouf, les enfants ont fini de déjeuner.  Déjà ils se poursuivent dans le hall de nuit, reviendront dans quelques minutes, habillés comme des vandales, et vont le presser d’aller les conduire à l’école.  Quelques minutes pour savourer les œufs.  Nancy est toujours au téléphone.  Comme demain, comme hier, ou l’an dernier.  Il fait beau et chaud.  Comme toujours.  Cette météo invariablement bonne finit par devenir déprimante à la longue.

Tout le monde connaît John dans l’université où il dirige les recherches en génétique.  S’il n’est pas ponctuel, il ne rechigne jamais sur les heures supplémentaires et comme chacun le sait, on ne contrarie pas les cerveaux.  John ne regarde pas la télé, ne surfe plus sur le net, ne lit plus rien.  Il écoute distraitement ce qu’on lui dit.  Les silhouettes des enfants s’agitent devant lui.  Mike a encore du lait sur la bouche, retour à la salle-de-bains.   Nancy est toujours au téléphone.  Sa vie s’y écoule, entre deux bains mousseux.

John se lève, ramasse la télécommande du garage qui gît sur la moquette, on se demande bien pourquoi.   Il sort sa Pontiac rouge, referme le garage, installe les enfants à l’arrière.  Ceintures de sécurité.  Jusqu’à demain matin, leurs vies, sauf incident majeur,  ne le concernent plus directement.

          Il s’arrête devant l’école coupe son moteur.  Il aime bien Julia, l’institutrice du petit dernier.  Il prend son temps pour lui amener le mioche, bavarde un peu avec elle.  Ils se sourient avec malice.  Elle est jolie, promène un corps de rêve.  Depuis longtemps, John a lu dans les yeux de Julia.  Elle sait ce qu’il y a lu.  Il sait qu’elle le sait.  Mais ils en resteront là.

          John lui sourit, embrasse Peter, reprend la route.  Dans dix miles, il se dirigera vers l’Ouest, et deux miles plus loin, il sera arrivé.  Il garera sa voiture, s’extraira de son véhicule, et ramassera son cartable qui comme chaque soir depuis quelques semaines, découche dans la voiture.  Il ira au second étage dans l’unité de recherche, et après la rituelle réunion  matinale, se glissera devant l’ordinateur.  Le temps s’évanouira jusqu’à ce qu’une main sur son épaule lui fasse reprendre conscience : temps de rentrer.

          John a parcouru les dix miles.  Il vire à gauche, vers l’Est.  Pas une fois, en plus de dix années de recherches, il n’a envisagé de resquiller, pas même aujourd’hui.  Ça s’est fait machinalement.  Au moment de se porter sur la bande de droite, avant le feu, une hésitation.  Et il a pris à gauche, sans savoir pourquoi.  Peut-être pour ausculter mentalement le corps de Julia, de toutes les Julia de la terre, pour se donner le temps d’y penser.   Ou par bête esprit de contradiction.  Ou simplement, une fois dans sa vie, pour faire autrement, pour ne pas faire ce qu’on attend de lui.

Combien de temps qu’il n’a traversé L.A ?  John roule.  Combien de temps qu’il n’a plus fait attention aux arbres, aux maisons, aux villages ?  Il roule, dévale L.A. Une heure plus loin, dans quelque chose qui s’approche du ventre invisible de la ville, il s’arrête pour faire le plein de carburant.  Il va s’engouffrer dans la Beverly Hills Boulevard et filer vers l’Océan, voilà ce qu’il va faire !  Combien de temps sans voir le Pacifique ?

          Allongé à quelques centaines de mètres de Malibu, John se refuse à regretter.  Il pense à toutes ces années d’études, de travail, sur, dans, pour la génétique, à chercher à comprendre, tester, appliquer, attendre.     Pour quelques isolés que l’on guérit, des millions qu’on laisse mourir, qui n’ont pas eu cette chance de se trouver sur la bonne parcelle du globe, là où font merveille les bienheureuses applications de la science.

          Existe-t-il un seul effet bénéfique qui vaille la peine de se battre, en regard de la gravité de ce que John a découvert ?  Si seulement !

          Les vagues sont bonnes.  John contemple les surfeurs, pleins d’espoirs, de rêves, de vigueur et d’exploits à venir.  Que le fruit d’un travail intensif de plus de 10 ans ne soit pas publiable n’est qu’un détail dérisoire.  Ce qui lui importe, désormais, c’est d’en faire disparaître toute trace. 

Depuis des mois, il temporise, s’acharne à faire patiner ses collaborateurs.  Il tatillonne, focalise les attentions sur des impasses.  Il sait qu’il ne pourra ralentir indéfiniment leurs ambitions.  Cette recherche n’aurait pas dû exister.  Si seulement il n’en avait pas eu l’idée. 

          Le gène de la mort.  Il en a disséqué toutes les composants, y compris le gène de l’accident mortel.  Tout s’explique, est construit, inhérent à l’individu, et inéluctable.  Ce gène ne supporte aucune manipulation, dès qu’on y touche, il déclenche la mort, la répand, la sème tout autour, arrose sans le moindre discernement.  

John peut désormais décrypter et prédire la cause de l’issue fatale de tout individu et en énoncer la date avec une probabilité d’erreur proche de l’infiniment petit.  Il n’a pas pratiqué sur lui-même ni sur aucun de ses proches ce test de vérité.  Il n’a pas trouvé le gène de la résurrection. Aujourd’hui, il se souvient de son père à qui le chirurgien avait dit, après la réussite de son opération au cœur, qu’il était reparti pour dix ans.  Après cinq ans, il avait commencé à compter, à déprimer, à se laisser aller.  C’était décidé, il ne voulait pas de ça. 

John n’a pas senti le soleil se fondre dans l’Océan.  Il n’a pas téléphoné, a coupé son smartphone.  Lorsqu’il rentrera cette nuit, Nancy sera morte d’inquiétude, ou tout simplement pendue encore au téléphone, se répandant d’un drame domestique à l’autre sans même s’apercevoir de ce qui se trame là sous ses yeux.      Plus envie de la voir.  Plus envie de revoir personne.  Il y a bien ses enfants, mais à quelle existence faut-il les préparer ?  Mieux vaut ne pas y penser. 

Attendre quelques heures encore.  Ensuite, faire le chemin à l’envers,  remonter tout L.A., faire un saut à l’université.  Au second, effacer à tout jamais toute trace de ses dernières recherches.  Parce que seule l’incertitude quant à la date de sa mort permet à l’homme de vivre un peu heureux, parfois.  Par moments. Les rares tranches de vie où cette fin inéluctable, il la perd de vue, se passent à grands coups de jeux, de divertissements, voyages, plaisirs.  Tout cela aujourd’hui le désole, le dégoûte.  Ah quoi bon tout ce cirque !

John sait qu’il ne sera plus jamais heureux, ne pourra plus jamais regarder le bonheur ni rendre quelqu’un heureux.  Il sait que cette fois, il est allé trop loin.  Les mystères ont leur raison d’être.  Il le sait maintenant, mais c’est trop tard.  S’il avait su !  A présent, il sait.  Ce soir, John va se suicider.

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