Quand elle a sonné à sa porte, elle l’imaginait, occupé à bouquiner sur sa terrasse, cigarette au bec. Il a ouvert, a marqué un temps d’arrêt, comme ébahi face à une apparition.
-Je passais dans le coin, et plutôt que de prendre à gauche pour rentrer chez moi, j’ai pris à droite, presque sans réfléchir, et me voici.
En réalité, elle s’était quelque peu apprêtée et s’était drapée d’une longue robe légère. Le regard aiguisé de Thomas vint fouiller ses yeux couleur émeraude. Il paraissait ravi. Il la fit entrer et dit :
-Je lisais sur la terrasse. On s’installe un peu là-bas ? Je te propose un vin blanc frais ?
-Parfait ! Si j’avais su que je passais par ici, j’aurais apporté quelque chose, mais j’ai agi sur un coup de tête et donc, me voici les mains vides.
-Ta présence ici est le plus beau des cadeaux, roucoula Thomas. Tu viens irradier mon vendredi après-midi !
Il jubilait. Elle avait, c’était exact, hésité jusqu’au dernier moment et n’avait donc pas tout à fait menti. Elle avait à la fois prémédité et improvisé sa visite.
-Je suis très content de te voir, glissa Thomas. Surtout de te voir seule, parce qu’avec ton mari, ce n’est pas la même chose.
-Oui, moi aussi. On n’a pratiquement jamais eu l’occasion de parler en tête-à-tête
-Oui, je sais. Je déteste les discussions de groupe, je préfère de loin les entretiens individuels. Certains plus que d’autres d’ailleurs !
Elle se demanda s’il avait remarqué qu’elle avait légèrement rougi. Il lui semblait que cela devait se voir comme un phare en pleine nuit, sur le rivage.
-Alors, dit-elle, pour faire diversion, comment t’organises-tu ?
-Oh, pas trop mal comme tu vois. Sur le plan matériel, il n’y a pas de problème, j’ai pris aussi une dame de ménage qui vient pour astiquer un peu la maison, et faire le repassage. Pour le reste, je me débrouille, et je dois dire que cette vie me convient assez bien. J’ai dépassé le temps des regrets et des remords.
Secrètement, elle l’enviait. Si elle pouvait se faire quitte de son mari aussi facilement, quel rêve. Elle sauterait au plafond et ferait trois fois le tour de sa pelouse dans le plus simple appareil pour fêter ça ! Mais il ne fallait pas rêver : son olibrius de mari ne pourrait s’empêcher de s’accrocher et de faire des histoires, elle en était certaine.
-Il n’y a qu’une chose, a enchaîné Thomas, je ne souffre pas vraiment de la solitude, mais le soir, parfois, au moment de me coucher, je me sens seul, j’ai besoin de donner et de recevoir de l’affection. Je ne pensais pas que je ressentirais cela, mais il y a ce manque très fort en moi.
Elle avait envie de lui prendre la main, mais elle se retint. Jamais elle n’aurait cru que Thomas retomberait de sa superbe, se confierait de la sorte et lui tiendrait de tels propos.
Il lui servit un grand verre de vin blanc frais et trinqua :
-A notre amitié
-Oui, à notre amitié.
-Et toi, ajouta Thomas, tu ne te sens pas seule ?
-Si, je me sens très seule, et à t’entendre, j’ai même le sentiment que je vis ma solitude plus péniblement que toi, car il s’agit d’une solitude qui m’enferme au sein d’un couple avec un mari insupportable. Personne ne trouve grâce à ses yeux. Le monde se divise en deux camps : lui et les autres. Lui, il est authentique, tous les autres sont des hypocrites, tu vois ? Plus personne ne passe à la maison, nous vivons le face-à-face permanent. Et il n’y a plus de vrai dialogue possible, il n’y a plus de tendresse, que des constats, des jugements, des disputes et des silences. Je préférerais une vraie solitude, une solitude choisie.
-Je vois ce que tu veux dire. Cela ne sert à rien d’insister, quand il n’y a plus d’amour, il ne reste rien. Tu n’as jamais songé à partir ?
-Je ne pense qu’à ça, mais aller où, toute seule ?
-Pas forcément seule ! Je suis sûr que beaucoup de personnes seraient heureuses de t’accueillir. Elles t’ouvriraient leur porte et même leurs bras !
A nouveau, elle se sentit rougir, plus fort encore. Elle savait très bien qu’en venant chez Thomas, elle franchissait un cap qui n’avait rien d’anodin ni d’innocent. Quoi de plus naturel, à première vue, que de venir saluer un ami ? Mais en réalité, il était fallacieux de parler d’amitié, elle connaissait à peine Thomas, et elle devait cesser de se mentir : elle venait chercher l’aventure ! Et cette décision de prendre subitement à droite au lieu de prendre à gauche, provenait-elle de son inconscient ou l’avait-elle prise en pleine conscience ? Son inconscient avait bon dos ! Depuis le matin, lorsqu’elle avait choisi sa robe, elle se demandait si elle ne passerait pas chez Thomas. En revanche, la décision finale, elle ne l’avait prise qu’en arrivant à ce carrefour. Mais là encore, tout restait ouvert, elle frapperait à sa porte et le destin déciderait, après tout, rien ne lui disait qu’il était chez lui, il pouvait très bien être absent !
Thomas s’excusa un instant :
-J’arrive tout de suite, je vais chercher de quoi grignoter pour accompagner le vin. Une faible femme au volant avec un grand verre de vin, il y a danger !
Elle ne pouvait s’’empêcher de penser que le plus grand danger ne résidait pas dans le vin et elle se sentit soulagée qu’il la laisse seule quelques instants, le temps de se reprendre un peu. Elle hésitait à prendre congé, il lui semblait qu’il fallait mettre fin à ce badinage aussi futile qu’agréable. Il fallait sauver la face, quitte à revenir une autre fois, clairement décidée, cette fois. Elle mourait d’envie de céder à la tentation, d’accueillir tranquillement ce qui se présenterait, mais une image lui traversa l’esprit. Elle se voyait de retour chez elle auprès de son mari, après avoir succombé au charme de Thomas. Comment se sentirait-elle si elle laissait aller les choses ? Il lui semblait qu’elle aurait honte. Jusqu’à ce jour, dans sa vie de couple, elle pensait n’avoir rien de sérieux à se reprocher, rien en tout cas à se faire pardonner. Sans doute valait-il mieux agir d’une manière qui lui ressemble, en y mettant les formes, et en maintenant la ligne de conduite qu’elle avait toujours pu garder.
Voilà, elle allait repartir, troublée mais indemne, et surtout armée d’une force nouvelle. Paradoxalement, cette petite incursion sur le chemin de la tentation, venait de lui envoyer un signal clair sur ce qu’elle allait faire. Elle allait battre en retraite, mais cela n’aurait rien d’une fuite. Vraiment pas.
