L’AUTOPORTRAIT

-Fous le camp, je ne veux plus te voir ici.  Allez, dégage !

Hors de lui, Roland arpentait la cuisine de long en large.  Ses joues avaient viré au rouge-langouste.    Quelle mouche avait donc piqué Valérie ?   Ils s’entendaient si bien, pourtant, au début.   Mais après quelques weekends torrides passés à folâtrer à moitié nus dans l’appartement, Valérie avait senti une forme de malaise grandir en elle et Roland avait commencé à l’horripiler par ses pinaillages incessants.  Ses débats existentiels sur des futilités lui donnaient la nausée. Elle n’en pouvait plus de son insupportable propension à vouloir toujours avoir le dernier mot.  Autant il l’avait charmée et émerveillée par son intelligence et son esprit caustique, autant soudain,  il l’écœurait.   

Par mimétisme ou en réaction, elle n’aurait pu le dire, elle s’était mise à singer son comportement, ergotant sur tout, épluchant tout ce qu’il disait, quitte même à le contredire carrément, lui qui ne souffrait pas la moindre mise en question.    Cette fois, elle était allée trop loin, l’avait mis hors de lui et en prime, n’avait pu se départir de son petit sourire narquois et frondeur, ce qui avait mis le feu aux poudres.   

Tout cela pour une stupide discussion sur l’avenir de la planète, dont fondamentalement, elle ne se préoccupait guère.  Cela avait été plus fort qu’elle : il avait fallu qu’elle discutaille, qu’elle aille au bout de ses idées, ne fut-ce que pour avoir à son tour, une petite fois, le dernier mot. Au fond, elle se fichait pas mal d’avoir raison, ce qu’elle voulait,  c’était lui montrer qu’il ne pouvait pas toujours l’emporter dans les joutes verbales et que Monsieur ne détenait pas « la » Vérité.  Il avait ridiculisé ses arguments, lui renvoyant l’image d’une femme stupide et bornée, et elle n’avait eu d’autre issue que de s’obstiner pour ne pas perdre la face.  Lorsqu’il avait compris qu’elle ne discutait que pour le plaisir de le pousser dans ses retranchements, il était sorti de ses gonds.    Il n’avait pas supporté qu’elle lui renvoie en miroir son propre comportement.  Et il était parti en vrille. 

Pour finir en beauté, elle le planta froidement dans les yeux,  monta à l’étage avec indolence pour récupérer ses effets, et dans un silence polaire, descendit, passa devant lui sans mot piper et referma délicatement la porte derrière elle en laissant traîner, dans son sillage, tout son mépris.  Elle sortit ses clés de voiture de sa poche, s’installa posément dans sa voiture, et prit la route tranquillement avec tout son fourbis.

Sur un chemin de campagne, quelques kilomètres plus loin, elle s’arrêta un moment pour respirer, heureuse à la perspective de retrouver son appartement, mais chagrinée de n’avoir désormais que ses quatre murs pour horizon.  Elle valait mieux que cela.

Sur la table du salon, traînaient des esquisses au crayon, à la sanguine, des portraits de personnages célèbres ou de membres de sa famille.  Sur le chevalet d’atelier, une grande toile lui renvoyait son portrait, peint à l’huile.  On la reconnaissait aisément, avec sa chevelure blonde, ses mèches, ses yeux malicieux couleur émeraude.  Ce portrait n’était pas simplement réussi, c’était bien plus que ça.    

La femme du tableau, c’était elle, celle qu’elle était vraiment,  celle qu’elle voulait être.  Rien à voir avec celle qui était allée se morfondre dans les bras d’un mari amorphe et s’aplatir dans les pattes de Roland.    

Plus qu’une erreur de casting, c’était une erreur d’aiguillage qu’elle avait commise.  Elle s’était perdue.  Trop longtemps, elle avait joué à la femme parfaite, à la bonne épouse, mais une fois libérée de l’emprise de son mari, dans une quête avide de rattraper le temps perdu, elle avait basculé d’un pôle à l’autre, passant d’un mari apathique à un amant .pointilleux, arrogant et combattif, en un mot : irritant.

Décidément, il ne suffisait pas de se décréter guéri pour l’être vraiment.  Comment trouver son chemin vers cette femme rayonnante qui illuminait le tableau. ? Comment accoucher d’elle ?