LA TRAQUE

Depuis quelques kilomètres, ce véhicule le talonne dans cette descente vertigineuse.  Au moindre coup de frein, Denis sait que ce sera l’accident mortel qui risque de le précipiter dans le ravin.  Il n’ose pas ralentir.  Coûte que coûte, il faut rester collé à la route, en épouser les courbes affolantes.

A tout prix, tenter de gagner la plaine qui s’élargit sur de nouvelles perspectives et cesser de suffoquer derrière son volant, tant il retient son souffle.  Cette saleté d’automobiliste qui le colle le prive de la beauté d’un paysage qu’il se réjouissait tant de découvrir !  Comment faire pour ne pas s’en préoccuper, pour nier son existence, pour retrouver un peu de sérénité ? 

Ralentir, tenter de le faire passer ?  Ou clignoter,  faire mine de se mettre sur le côté ?  Oui, mais s’il s’arrête lui aussi, et tente de le bloquer ?  Non, mieux vaut ralentir, céder le passage.

En pure perte, rien n’y fait.  L’autre se met à lambiner derrière lui, mais le serre toujours d’aussi prêt.  Ce véhicule de la mort reste vissé à sa voiture.  Il s’en doutait.  Ce qu’il veut, ce n’est pas le passer, rien à voir.  C’est simplement lui pourrir la vie.  Mais pourquoi ?  Cela n’a aucun sens !  Pourquoi ?  Qui est ce type, que lui a-t-il fait ?  Pourquoi ? 

Faut-il à nouveau changer de stratégie ?   Tenter une nouvelle fois de prendre le large ?   Mais comment ?  La voiture qui le talonne est bien plus puissante que la sienne, et jamais ce type ne le laissera filer.  Sans cesse, il se rapproche, puis se laisse distancer de quelques mètres, revient brutalement puis freine à la dernière seconde.  C’est du harcèlement à l’état pur.  Bientôt il va donner des coups, c’est pratiquement certain, venir taquiner le pare-chocs, de plus en plus fort, tenter de le faire valser dans le ravin, ou alors le pousser à la faute.  Allons !  Garder son calme !  Oui, surtout, garder son sang-froid.  Il va avoir besoin de toute sa tête.

Cette présence immonde occupe tout le rétroviseur,  telle une conscience glauque.  Denis tente de l’esquiver du regard, mais impossible.  Il a le nez dessus, dedans, vampirisé.  Ce rétroviseur lui bouffe les yeux, envahit ses pensées, l’exproprie de lui-même, hypothèque toute vigilance.  Cette fois il se sent en grand danger, il est à bout. 

Si ça continue, l’autre n’aura même plus besoin de le provoquer, il va de lui-même commettre l’erreur fatale.   Tant pis, il appuie sur le champignon, mais même l’extrême vitesse n’apporte aucun secours.  La ruse ?  Filer tout à coup sur une voie latérale, sans prévenir ?  Encore faudrait-il qu’il y en ait une ! Mais s’il le suit, ce sera pire encore.  Non, mauvaise idée.  Garder sa ligne de conduite ! 

Et l’autre,  là, qui maintient sa pression.  Sale type, !  A coup sûr, il va l’amener à se planter.  Le jeu est vraiment inégal. 

Et puis tant pis, après tout !  Il baisse sa vitre, et d’un coup sec, tape avec son poing dans le rétroviseur qui se brise et tombe sur la route.  Il tord le rétroviseur scotché au pare-brise et l’oriente vers le plafond.  Au moins, il ne voit plus ce qui l’attend,  ne regarde plus que devant. 

Un soulagement profond s’empare de lui, descend dans tous ses membres qui se détendent.  Est-ce le coup qu’il a donné, qui lui a permis de relâcher la pression ?  Non.  Il a plutôt le sentiment d’avoir enfin fait ce qu’il fallait : mettre au frigo ces incessants retours en arrière qui polluent sa route et ne servent à rien.   Ce qui se passe derrière, désormais, ne le concerne plus.  Affranchi du passé, il peut enfin envisager sa route, et si son destin est d’être poussé dans le ravin, ainsi soit-il. .

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