LA TASSE

Jusqu’en troisième primaire, tout s’était très bien passé.  Il avait appris à lire très vite, adorait le travail scolaire et se sentait fier de lui.  Il voulait devenir professeur parce qu’il admirait ses instituteurs.  Ils savaient tant de choses et les enseignaient si bien ! Deux fois par semaine, il suivait  des leçons de solfège et commençait à bien se débrouiller au violon.

Un jour, les complications avaient surgi. L’institutrice de troisième année ne l’interrogeait plus.  Elle l’aimait bien, pourtant il le sentait.  Souvent, elle le regardait en souriant ou lui faisait un petit signe comme pour lui dire de patienter, de laisser les autres chercher.  Il avait beau lever le doigt, elle ne l’interrogeait plus. A la récréation, ses camarades de classe ne lui parlaient plus, ne le regardaient plus.  Ils se moquaient de lui sans qu’il comprenne pourquoi. Des mots, des phrases avaient commencé à fuser, « l’intello », le petit intello », « le singe à lunettes », « la gueule de premier de classe ».  Dans intello, il y avait intelligence ou intelligent, alors pourquoi se moquer d’un enfant intelligent ?  Il ne comprenait pas.

Il s’était senti devenir triste et morose.   Il attendait avec impatience ses cours de solfège et de violon.  Il y vivait les seuls bons moments de la semaine, en compagnie d’enfants qui, comme lui, aimaient la musique et surtout aimaient apprendre et se sentaient heureux de faire de belles choses. 

A l’abri des autres, chez lui,  il était joyeux, travaillait avec entrain,  et lisait.  Dans ces moments-là, il se sentait si bien.  Mais dès qu’il devait partir à l’école, il avait mal au ventre, sa gorge se serrait, tous ses muscles se contractaient, comme pour résister au mal qu’on allait lui faire, parce que chaque jour, sans exception, on lui faisait du mal.

Il en avait parlé avec ses parents qui lui avaient dit qu’il devait s’endurcir, montrer qu’il était « un homme » et laisser les autres pour ce qu’ils étaient, ne pas s’occuper d’eux. 

Facile à dire !  Comment ne pas se préoccuper d’eux quand ils se moquaient tous de lui ?  Ses parents avaient beau dire que ceux qui se moquaient de lui n’arriveraient à rien plus tard, qu’est-ce que cela changeait à sa vie à lui ?  Rien du tout.   Son papa avait ajouté qu’ils étaient jaloux, qu’ils voulaient le détruire parce qu’ils ne savaient pas faire aussi bien que lui.  Cela, il l’avait bien compris.  Mais est-ce que comprendre ce qui se passe vous empêche d’avoir mal ?  A quoi cela sert-il si cela ne vous ramène pas des amis ?

Il détestait les groupes, toujours tellement forts, tous ensemble,  ligués contre une seule personne.  Comment chacun d’entre eux se sentirait-il s’il était à sa place, tout seul, exilé, au rebut ?

Des amis de ses parents lui avaient conseillé de partir, mais était-ce vraiment à lui de partir ?  Cela ne servait à rien, il le savait.  Lorsqu’il avait changé d’établissement,  à la fin de l’école primaire, il n’avait pas fallu un mois avant que cela ne recommence, pourtant personne ne le connaissait quand il était arrivé. 

Naïvement, il s’était imaginé qu’en entrant à l’école secondaire, cela changerait, mais pas du tout.  A présent, il avait compris que toute sa vie, il resterait ce « petit enculé d’intello » comme ils l’appelaient, avec « son petit violon et ses petites manières ».  Tout ça parce qu’en première année, lors d’une activité pour apprendre à se connaître, il avait eu le malheur de dire, lors d’une animation en classe,  qu’il jouait du violon ! 

Et s’il y avait en lui quelque chose que les autres détestaient, et qu’il était responsable de ce qui lui arrivait ?  Si tel était le cas, il aurait bien aimé savoir de quoi il s’agissait pour que, plus tard, lorsqu’il aborderait d’autres groupes, cela ne lui arrive plus. Après tout, si on le harcelait, il devait y avoir une raison.  Pas de fumée sans feu. 

Il avait fini par se persuader qu’il s’était habitué au rejet et qu’il pourrait vivre avec.   Pour ne pas subir l’affront et la souffrance d’être laissé de côté, il avait fini par s’exclure de lui-même, croyant se protéger.  Résultat :  cela les avait excités plus encore de voir que leur proie se dérobait, et ils avaient tapé plus fort encore.   Ils se savaient intouchables parce qu’ils étaient en majorité.  La fameuse loi du nombre, qui donne toujours raison à la majorité, même si elle a tort.

Que faire de plus ?  Que faire autrement ?  Il avait appris à résister poliment, appris à ne pas réagir, à ne plus participer en classe, à jouer profil bas, à se taire.  Surtout, il avait appris à se focaliser sur l’avenir, même si l’avenir était long à venir ! Il avait cru résister.  Il s’était imaginé qu’il pourrait tenir bon.

Mais ce jour-là, un professeur s’y était mis à son tour et s’était moqué de lui, provoquant l’hilarité générale.  A l’intercours, ils s’étaient déchaînés comme jamais auparavant, mais surtout, personne ne l’avait défendu. 

A présent, il avait du mal à respirer.  Il ressentait une douleur dans le poumon gauche, comme si sa respiration se bloquait.  Sa décision était prise.

Froidement, il vida la boîte de cachets dans une tasse qu’il porta à sa bouche.   Puis il remplit la tasse d’eau, et avala le tout.   Tant pis pour eux.  Il ne fêterait pas ses seize ans dans quelques jours.  Il ne serait plus un poids pour personne.  Jamais.