A la tête de sa petite tribu qui le suit en file indienne, Gérard se dirige vers la berge que masquent encore les hautes herbes et les joncs. Ses petits trottinent derrière lui. Sa compagne clôture la marche pour ne perdre personne en chemin. Ils s’enfoncent dans le silence respectueux du sous-bois, rompu de temps à autre par le craquement d’une branche, ou le chant des oiseaux qui piaillent en guise de conversation. Lentement, un bruit plus sourd, opaque, à la limite du grondement s’impose peu à peu pour finir par envahir l’atmosphère : la rive se rapproche, avec à ses pieds, cette imposante masse d’eau qui se déroule.
Bientôt, il y aura cet angle droit, l’endroit précis où le fleuve, en prenant son virage, pour filer droit devant, a laissé une large plage. Ils déposent leurs serviettes de bains, pique-nique, sacs et autres ballons et aussitôt, les enfants font valser leurs vêtements, se mettent à gambader et s’ébrouent, les pieds dans l’eau.
Avec l’enthousiasme du premier de cordée, Gérard s’est élancé, a enfoncé ses pieds dans l’eau froide et instantanément, les souvenirs d’enfance ont reflué, charriant avec eux la mélancolie des jours perdus qu’il ne retrouvera pas, pas même dans les cris de joie de ses enfants. Il s’enfonce un peu plus loin dans l’eau. Rien de ce qui est fondamental ne change jamais, seuls les détails varient. Mais les galets font toujours aussi mal aux pieds, l’eau s’écoule invariablement dans le même sens et demeure toujours aussi fraîche en cette saison.
Bientôt, il ne trouve plus sous ses pieds qu’une vase épaisse. Lentement, il s’enhardit plus profondément dans l’eau, plus loin, et savoure ce bonheur intense de ressentir sur ses jambes la pression permanente de la rivière froide qui s’écoule. De temps en temps, il se retourne et se réjouit : sa meute joue tranquillement, là-bas, sur le bord. Il se sent heureux, exulte, fier de son clan.
Le soleil touche à son apogée. Une légère brise transporte un parfum de perfection avec les senteurs qu’elle déploie. Il s’enfonce jusqu’à la taille, bientôt l’eau atteint sa poitrine. Il s’aperçoit alors qu’il a toujours, posée sur ses épaules, sa serviette de bain bleu-ciel, roulée en boudin et qui commence à pendouiller dans le fleuve de part et d’autre de ses bras. Il a tellement envie de nager, de s’immerger totalement. Tant pis pour sa serviette ! Elle sèchera au soleil. Sans plus prendre la peine de se retourner, il noue la serviette autour de son cou, l’attache bien fermement, puis s’immerge dans l’eau, en Batman aquatique, déploie ses ailes, et se met à flotter.
Il y a si longtemps qu’il ne s’est senti aussi bien. Il flotte, dérive, en totale confiance en la vie, en la rivière, en ce magnifique soleil. Enfin, il peut se laisser aller quelque peu. Juste quelques secondes. Quelques petits instants.
Sur son parcours, les roches s’approchent, lui semble-t-il, un peu plus vite, de plus en plus vite. Mais quel bonheur que cette sensation de se sentir porté, sans le moindre effort. Quel bonheur !
Oui mais …, quelque chose détonne, une anomalie, une bizarrerie. Il se sent pris d’un sentiment d’insécurité. Se serait-il assoupi ? Une étrangeté l’arrache subitement à son bien-être. La vitesse. Tout cela va trop vite. Beaucoup trop vite.
Le voilà occupé à glisser sur la rivière à toute allure, emporté par un courant fallacieux dont le silence étourdissant n’a d’égal que la folle allure. Les arbres sur son passage défilent à présent à tout berzingue. Il se retourne et n’aperçoit plus personne. Sa famille s’est totalement effacée de son champ de vision, comme évanouie. Pire : tout le décor a changé. Il tente d’opérer un demi-tour, essaie désespérément de remonter la rivière, mais malgré toutes ses forces et la rage qu’il y porte, ne parvient pas à avancer du moindre mètre. Rien à faire. Il doit se laisser emporter par le courant, changer de stratégie, tenter de se diriger vers la rive, escalader la berge, et remonter le fil de l’eau à pied. En priant, oh Seigneur, pour qu’il ne soit rien arrivé.
Ah s’il n’avait pas cette foutue manie de foncer toujours, de suivre son instinct, ses envies. Mais l’appel de l’eau était plus fort que lui. Plus fort que son amour pour ses petits ? Cette réflexion le terrifie. A quoi bon s’encombrer d’idées néfastes ? Ce qui compte à présent, c’est de rejoindre sa vie. Leur vie. Ne pas penser à ce qui pourrait arriver. Eluder jusqu’à la perspective du drame.
Il se hisse péniblement sur la berge, sa cape bleue toujours nouée autour du cou pèse une tonne, mais il n’en a cure. Déjà il est sur le sentier qu’il arpente de ses pieds nus, à toute vitesse. Il monte, monte, monte. Avance, suit les méandres du fleuve, court, galope comme un pur-sang qui vient de retrouver ses jambes. Etrange comme tout se ressemble. Ils ne peuvent pas être partis. Ils doivent l’attendre. Sa femme aura veillé au grain. Elle veille toujours sur leur nichée. Sa femme. Sa squaw. Son amour. Cet amour vers lequel il a omis de se retourner tant qu’il était encore temps. Et ses petits, ses trésors. Comment a-t-il pu ? Mais il ne faut pas y penser. Il faut marcher, courir.
Une demi-heure déjà qu’il cavale sur le sentier, au mépris des pierres qui lui entaillent les pieds. Difficile d’estimer la longueur du trajet parcouru dans ces conditions. Il devrait bientôt arriver. Il prie, supplie le ciel pour distinguer un signe de vie, une trace de leur présence. Pourvu que sa femme ait gardé son sang-froid, et soit restée là avec eux, à l’attendre. Il n’ose penser à l’angoisse qui a dû la saisir. Il n’ose imaginer l’effroi qui a dû la prendre ni la force mentale qu’elle a dû activer sans doute pour maintenir les petits, et ne pas semer la panique autour d’elle.
Soudain, il aperçoit au loin des formes qui s’agitent. Il distingue des petits cris. A quelques mètres de la berge, sa compagne est immergée dans l’eau jusqu’à la taille. Les enfants jouent tranquillement sur le rivage, comme si de rien n’était. Ont-ils seulement vu qu’il s’était éclipsé ? Elle les surveille. Le regarde arriver. Lui sourit. Il plonge dans l’eau, la rejoint, l’étreint. Vénère son calme, son sang-froid, s’excuse, la remercie du fond du cœur. Elle lui répond :
-J’ai confiance, c’est tout.
