Certains jours peuvent laisser un goût amer. En rentrant chez lui, sur la table de la cuisine, une missive attendait Lionel.
Lio,
Demain nous devions fêter nos dix ans de mariage. Rien qu’à l’idée de me retrouver avec toi à célébrer ce qui est un désastre quotidien de jour comme de nuit, je n’ai plus la force d’aller jusque-là. Je n’en peux plus de vivre avec quelqu’un qui ne vit que pour lui-même, qui sait tout, a toujours raison et ne supporte pas la contestation ni la moindre contrariété. Il n’y a aucune place pour moi dans ta vie, je me demande d’ailleurs s’il y a de la place pour quelqu’un d’autre que toi ! J’ai donc pris la décision de faire ce que j’aurais dû faire depuis bien longtemps : partir. Mon avocat te contactera pour les clauses du divorce. Et si tu as l’intention de me remplacer, je souhaite bonne chance à ta prochaine colocataire !
Mylène.
Sur le coup, Lio a été saisi d’une rage folle. Il a ouvert les armoires de la cuisine, et a commencé à tout sortir et à tout claquer au sol, en un million de morceaux. Plus il cassait, plus ça lui faisait du bien. Il a détruit tout ce qui, dans sa fureur, lui paraissait brisable, assiettes, tasses, bols, verres, plats en verre, il a piétiné les boîtes en plastique qui tenaient lieu de tupperware, a fait un maximum de dégâts en un minimum de temps. Plus il y avait de morceaux, et plus il avait l’impression que c’était Mylène qu’il réduisait en miettes. Ensuite, calmé, il s’est assis, entouré de cette marre d’objets de leur vie commune, qui ressemblaient désormais à de dérisoires confettis. Il a allumé un cigarillo et a réfléchi posément.
SI Mylène lui faisait un coup pareil, elle qui n’avait jamais pris la moindre initiative dans leur existence commune, elle avait dû être téléguidée. Quelqu’un pilotait la manœuvre, lui tenait la main, car seule, elle n’aurait jamais eu le cran de plonger dans l’inconnu. Elle avait besoin de se raccrocher à quelqu’un. Elle n’avait pas pu faire ça en solo. Conclusion : elle avait un amant. C’était facile pour elle de l’incriminer et d’invoquer son sale caractère ! La belle excuse. Il y avait un amant là-derrière.
Se représenter mentalement ce mot « d’amant » le rendit à nouveau fou de rage. Un amant. Sans doute un brillant intellectuel, plus brillant que lui, si cela se pouvait ! A l’idée d’avoir un rival, à l’idée plus insoutenable encore que cela durait sans doute depuis un certain temps, à l’idée encore qu’elle l’avait leurré, trompé, trahi, abusé, la colère le reprit, mais il n’avait plus le goût de casser quoi que ce soit, il y avait déjà suffisamment de choses à déblayer. Alors il ramassa ses clés, claqua la porte et s’en fut marcher une bonne heure dans les bois.
Une fois rentré, il savait ce qu’il lui restait à faire. Il prit une brosse, balaya la cuisine et le living, prit une ramassette et des caisses en cartons qui trainaient à la cave, y balança les débris et alla les porter dans la remise qui se trouvait dans le jardin. Si Mylène voulait récupérer de la vaisselle, il lui dirait que tout se trouvait là, dans des boîtes.
Ensuite il versa de l’eau brûlante dans un seau, ajouta du savon de Marseille, et se mit à nettoyer. La maison sentait bon le frais. Cette tâche accomplie, il alla enfiler de grosses chaussettes norvégiennes, alluma un feu de bois dans la cassette, alla chercher son ordinateur portable et s’installa dans le salon avec la bouteille de Cognac qu’il gardait sous le coude pour les coups durs.
Il veilla très tard, repoussant l’idée de monter se coucher dans ce qui avait été « leur » chambre. Il prit une couverture qui traînait, et tenta de trouver le sommeil dans le canapé en regardant le feu s’éteindre. Qu’allait-il faire à présent que sa proie l’avait quitté ?
Assurément, en chercher une autre.
