LA PIQÛRE

La piqûre

Ce matin, à 8h50 précises, Alain a « fêté » son centième anniversaire.  Il a une pensée émue pour sa maman : quel dommage qu’elle ne soit pas là pour voir ça !  Elle serait si fière de lui !  Hélas, il ne parvient plus à ressusciter l’image de son visage.  Heureusement, dans le tiroir de sa table de nuit, se trouve un petit carnet avec quelques photos.  Il demandera à l’infirmière de le lui sortir tout à l’heure. Cela lui rafraîchira la mémoire.  Il pense au Petit Poucet.  Il utilise sa stratégie : placer, dans des endroits incontournables, des traces de ce qu’il ne veut pas oublier.

Alain secoue la tête et hausse les épaules !  100 ans, la bonne blague.  Totalement improbable, au vu du nombre d’accidents d’échelle et de voiture qu’il a connus !  Sans parler de toutes ces interventions chirurgicales qu’il a subies et de toute les misères qu’il a traversées.  Il aurait presqu’envie d’en rire, mais ce qui, aux yeux des autres, ressemble à un exploit, n’a rien d’une victoire à ses yeux.  Il y voit plutôt une épreuve qui n’en finit pas de se traîner en attendant le bond dans le gouffre final. 

Ce siècle de vie, s’il en fait le bilan, se solde par une litanie de deuils et de chagrins.  La facture est lourde.  Le plus pénible, ce fut l’enterrement de Noémie,  la petite dernière, décédée à 70 ans. Les images défilent.  Il la revoit, le jour de sa naissance, tentant d’ouvrir les yeux, il la revoit, sur son lit de mort, les yeux clos, statufiée.  Entre ces deux moments, 70 ans de présence intense, et puis le néant intersidéral.   Comment cela est-il permis ? 

Les deux aînés avaient duré un peu plus, et Eric avait même frôlé les 75 ans.  Quant à Jacqueline, son épouse, n’en parlons pas !  Balayée par un cancer du foie à 65 ans, elle qui n’avait jamais bu une goutte d’alcool.  Quel sens tout cela avait-il ?  Et encore, il pouvait s’estimer heureux !  Sa famille avait été épargnée par les accidents.  Les maladies s’étaient chargées de tout racler.

Et lui, malgré toutes ses frasques, ses épisodes éthyliques, érotico-sentimentaux, ses déboires professionnels, ses colères légendaires, voilà qu’il était toujours là.  Et comme si toute cette mélasse ne suffisait pas, il avait fallu encaisser le départ sans retour de tous les amis, de ses petites amies aussi.  Tous enterrés ou incinérés, dix pieds sous terre ou partis en fumée et poussière de jardin. 

Comment survivre lorsqu’on n’a plus personne dans son réseau, lorsqu’on a perdu le goût de s’investir dans de nouvelles relations , pour autant que quelqu’un éprouve réellement l’envie d’entrer en lien avec lui ?   Cette longévité, au bout du compte, avait des allures de purgatoire, voire d’enfer !   

Alain a 100 ans aujourd’hui, mais il se sent morose et préférerait ne plus être là.  Quel sera le prochain coup dur ?  Il reste ses petits-enfants et leurs enfants, bien sûr, mais ils ne viennent jamais le voir, et dans le fond, il faut être honnête, cela lui ferait-il vraiment plaisir ?  Les voir chercher un sujet de conversation en aspirant à s’en aller au plus vite lui fait encore plus mal que l’absence.   

Un temps, il avait songé à demander à Gabriel, son petit-fils, de lui fournir un révolver pour qu’il puisse se tirer une balle et en finir proprement, mais de toute manière, Gabriel ne venait plus le voir du tout.  C’était le seul qui, peut-être,  aurait accepté de l’aider.  En conséquence, il fallait patienter, regarder s’égrener les secondes, les minutes, les heures dans cette maison de repos de malheur, et user jusqu’à la corde, sa vie dans douze mètres carrés avec fenêtre sur cour. S’il y avait bien une chose que la vieillesse lui avait enseignée, c’était la patience.  Une patience qui ne débouchait plus sur rien de bon, une patience inutile, vaine, stérile.  Une patience, tout de même.  Et après ?

Il se souvient très bien du jour où il était devenu un vieillard.  Ce jour-là, son petit-fils avait voulu lui installer un téléphone portable, lui avait tout montré, expliqué, mais jamais il n’était parvenu à s’en servir.  Ce jour-là, Alain avait pris conscience qu’il était périmé, qu’il n’était plus qu’en sursis.  Partout autour, on lui disait « profite, pépère, tu l’as bien mérité ! ».  Ce « profite », cela signifiait simplement « hors de ma vue , tu es un inutile, un poids permanent pour nous, tu n’as plus rien à apporter, alors profite !». 

Avec l’épidémie de Covid19, il avait espéré en finir,  mais il était miraculeusement passé entre les gouttes, pour se retrouver là, plus entouré que jamais, mais radicalement seul au monde.   Car tous ces gens autour ne comptaient pas, ils étaient juste « utiles ».  Ceux qui comptaient étaient tous partis. 

Pas d’autre choix que de continuer à avancer seul, mais avec une tribune, on n’avance pas bien vite.   Alain sait parfaitement qu’il en ira de lui comme de tous les autres : son histoire finira mal, et même s’il s’est toujours foutu de tout, il ne fera pas exception.  Et il aura sans doute très peur.  Combien de fois n’a-t-il pas fanfaronné et dit qu’il était prêt à partir, qu’il avait eu une vie intéressante que sa vie était faite, qu’il s’était « accompli » ?   Mais à présent que l’issue se rapproche, même s’il meurt d’envie d’en finir, dans le fond, il n’est plus si pressé, il veut juste éviter d’être pris par surprise. 

Est-ce si difficile de mourir lorsque l’on sait qu’on ne manquera à personne ?  Ce qui est pénible dans la mort, n’est-ce pas de devoir s’arracher aux siens, d’imaginer le chagrin qu’ils éprouveront ?  Qu’en est-il vraiment lorsque les autres ne signifient plus rien pour vous ?

Et puis, à quoi sert de vivre, si l’on n’attend plus rien de l’existence ? 

Voilà plus de 10 ans à présent qu’il végète dans cette institution.  Chaque réveil est à la fois une joie de se trouver en vie et une déception de se trouver encore là.  Alain aimerait pouvoir choisir tranquillement le moment de sa mort.  Il boirait un dernier Porto, on lui ferait une piqûre, et il s’endormirait à jamais, dans la douceur du sommeil.  S’il pouvait vraiment choisir, ce serait son plus beau cadeau d’anniversaire.

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