LE MESSAGE

La fraîcheur du matin l’enveloppe dès qu’il sort du confort tiède de sa voiture.  Tranquillement, Kris déleste le coffre de son matériel.  Dûment   harnaché, il se fraie un chemin dans le sous-bois, écartant ronces et branches sur son passage. 

C’est ici qu’il va se planter jusqu’à la mi-journée, sous la pâleur tendre d’un soleil hésitant, dans le crissement des feuilles mortes qui masquent le sol marécageux.   Devant lui, la rivière s’écoule, somptueuse, silencieuse,  poursuivant son inlassable itinéraire vers un vague océan. 

  La fumée de son cigarillo se dissipe en volutes bleues dans la forêt en léthargie.  Kris avale une première gorgée de café brûlant, puis balance sa ligne au loin, presqu’au-delà de la rivière. 

La semaine précédente, il avait fallu une demi-heure avant qu’une première touche ne fasse frémir l’hameçon, mais ce matin,  la réaction est instantanée, fulgurante : de violents à-coups agitent la ligne sur laquelle on tire avec une vigueur extrême.    Un gros calibre. Du lourd, sans aucun doute. 

Kris jubile,  même s’il n’ose trop y croire.  Ce serait trop beau !  Il y a eu tant de désillusions déjà !  Prudemment, il se met à rebobiner.  Au loin, il aperçoit sa prise, une étrange masse bleutée qui semble percer le fil de l’eau.  Kris mouline à présent avec une infinie délicatesse.

Stupéfait, il écarquille les yeux, tente de comprendre.  Sur l’eau flotte un magnifique oiseau bleu.  Le volatile s’et figé, et semble résigné, comme prêt à accueillir le sort qui l’attend.  La déception de Kris se teinte de tristesse.  Que faire pour éviter qu’il ne se débatte, pour lui épargner la souffrance ?  Kris voudrait le libérer, mais pour cela, il doit poursuivre sa traction, le faire souffrir. 

A mesure qu’il s’approche, le volatile sort de son inertie de façade.    Soudain, il déploie ses ailes, tente de s’envoler, mais la douleur l’arrête et il s’écrase dans l’eau, plonge, puis remonte à la surface en panique, balançant autour de lui une pluie d’eau fine. 

Kris décide de lui laisser un peu de répit avant de recommencer à mouliner.  Il n’est plus qu’à deux mètres.  L’oiseau paraît calme, mais Kris sait qu’à tout moment, il peut se réanimer. 

A court d’idées, Kris se met à chantonner doucement, espérant apaiser le bel animal.  Avec une extrême lenteur, il reprend ses derniers tours de moulinets.     Il l’approche, lui caresse lentement la tête, l’apprivoise, le saisit par le col, et le coince fermement sous son bras gauche.  Délicatement, il place un morceau de bois qu’il a préparé dans la poche de sa veste pour maintenir le bec ouvert, faufile ses doigts à l’intérieur, et parvient à décrocher l’hameçon sanguinolent.  De sa main droite, il caresse à nouveau la tête de l’animal, flatte son plumage, et le relâche.

L’oiseau s’envole.  S’élève dans les airs, puis semble se raviser et revient se poser sur une branche, à quelques mètres de lui.   Il s’envole à nouveau, bat des ailes, mais poursuit ses arabesques dans le ciel, irradiant l’espace de son merveilleux plumage et reste dans les parages.  

Troublé, Kris décide de remballer son matériel, retourne à sa voiture.  A sa surprise, il constate que l’oiseau le suit, semblant l’attendre. Piqué,  Kris hésite, temporise.  Avant de partir, il décide de s’offrir une dernière incursion vers la rivière.  Il se met à marcher.  A nouveau l’oiseau l’escorte, voletant juste au-dessus de sa tête.  Kris n’y comprend plus rien: alors qu’il lui a rendu sa liberté, l’oiseau ne le lâche plus, ne le quitte plus.  

Pourquoi pense-t-il alors à cette femme qui l’a quitté, voilà quelques semaines ?  L’a-t-il offensée sans le vouloir, comme il a blessé ce bel oiseau ? A-t-il vraiment tout fait pour qu’elle garde en elle cette envie de déployer ses ailes ?   Kris sait très bien qu’il n’en est rien, et qu’il la tenait captive, croyant se l’approprier à jamais.  Il mesure son erreur en regardant la rivière qui s’enfuit au loin. Il fixe l’oiseau dans le ciel, lui adresse un remerciement muet pour le message précieux qu’il lui a offert.  Il est trop tard pour cet amour-là, il a tout gâché et tout cassé.  Mais si un jour, une autre femme vient vers lui,  lui ouvre ses bras et son cœur, il n’oubliera pas le message de l’oiseau bleu.

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