LA COIFFEUSE

Elle repose le pot de fond de teint sur la petite coiffeuse et éteint d’un geste irrité le miroir-loupe qui révèle jusqu’à l’écœurement,  les marques que l’âge a incrustées dans la peau de son visage naguère si lisse. 

Inéluctablement, l’horloge du temps poursuit, opiniâtre, son tempo égoïste.  Il lui faut, chaque jour à l’aube, farder son épiderme de plus en plus lourdement.  Sous le couvert du masque d’onguents parfumés, Olga illusionnera une fois encore et pourra se faire accroire qu’elle peut compétiter avec ces biches et gazelles qui vagabondent effrontément dans la jungle érotique du bureau.  La succulente antilope n’a pas dit son dernier mot et ne se laissera pas déclasser en dinosaure de seconde division

Chaque jour pourtant, l’horloge passe par les mêmes instants, mais on dirait à présent, lorsqu’elle se pointe à sa hauteur, qu’elle l’élude et la propulse dans l’antichambre de la mise au placard.

Elle voudrait tant faire patiner la petite aiguille et la bloquer, ou mieux encore, lui faire remonter le temps, mais cela endommagerait définitivement le mécanisme.  Décidément, il n’y a rien à faire : le temps et la cadence, ces deux implacables autistes,  suivent leur épouvantable programme et tournent à plein régime, indifférents à tout ce qui les entoure, et chaque seconde se mue en point de non-retour vers la décadence.

A quoi bon encore faire masser son égo par le regard social de tous ces faux bienveillants ? Elle a beau mépriser toutes ces jeunes femelles, il ne faut pas se mentir, elle les envie, elle les jalouse, elle les hait. Elle aussi a macéré dans cette panacée, elle aussi,  brûlante, assoiffée, se précipitait de la douche au bar, pour s’y humecter jusqu’à la noyade, avant d’aller échauffer sa peau étirée et remise à neuf dans la grande parade nocturne. 

A quoi bon encore maquiller sa peau étirée de suture en suture, Olga ne peut plus faire mentir le miroir et son horrible avertissement de décomposition finale galopante.  Il n’y a plus là qu’un sursis, si peu probatoire.

C’est décidé.  Elle a compris.  Elle se retire.  Le combat est inégal, inutile.   Ah quoi bon chasser en permanence le germe du doute que le temps lui miaule crescendo !  L’heure est venue de lever le voile, de se regarder en face et de s’accepter, tout simplement.

 N’a-t-elle pas accompli ce qu’elle pouvait, empli sa destinée de succès et de bonheurs ?  N’a-t-elle pas déjoué tout ce qu’elle a pu de malheurs et de dangers ?   N’est-il pas temps de s’en remettre au destin, et de goûter à la tranquillité de ceux qui n’ont plus rien à prouver, et de se laisser vivre un peu ? 

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2 réponses à « LA COIFFEUSE »

  1. Avatar de Edmée De Xhavée

    Ca ne sera pas facile, mais c’est une décision courageuse. Ca ne sera pas facile parce qu’elle a cédé à la compétition (ou tout au moins à la recherche « d’aussi bien ») et que donc elle a aimé sa beauté un peu plus qu’il ne faut. Mais je lui souhaite d’y arriver et de constater que les rides valent bien le rire des jours tranquilles…

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    1. Avatar de Luc Degrande

      Merci pour ce retour. Effectivement, ce ne sera pas facile, c’est toujours la question du « lâcher-prise ». A bientôt sans doute, pour d’autres échanges.

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