Après quelques années de travail, ils avaient décidé d’acquérir une maison, et une fois la rénovation terminée et alors qu’il pensait pouvoir toucher au but et mener la vie dont il rêvait, avec des enfants et du temps libre pour ses loisirs artistiques, une surprise l’attendait à la maison, au retour du travail, par un joli soir d’été : un magnifique petit berger malinois à la recherche de l’affection d’un foyer convivial cavalait dans leur living. L’animal avait été fourni par un proche camarade de Valérie qui, s’exerçant au commerce clandestin, avait été débordé par l’ampleur d’une nichée, et l’écoulait sur le mode « sauve qui peut ». Emile, en vérité, n’avait nulle envie d’éduquer un chien. Citadin dans l’âme, il s’imaginait qu’un animal à domicile pouvait à tout moment provoquer une catastrophe…
…La soirée au restaurant s’assimila à un bide intégral, même si une formule « paella » présente l’avantage inestimable d’occuper les mains et les pensées. Le temps de décortiquer les bestioles, de s’essuyer les doigts avec la petite serviette parfumée au citron avant de porter son verre de vin à ses lèvres, de faire le ménage dans son assiette, et la soirée est largement écoulée. Hélas, le malaise s’inocula dès l’apéritif.
Depuis bien longtemps, Emile et Valérie n’avaient plus pris un vrai repas en face à face sans la télévision en guise de tiers locuteur. Ici, plus rien ou si peu à se dire, et la pression tout autour de tous ces autres qui se parlaient, riaient, avaient l’air de passer un bon moment ensemble. Emile se sentait un peu responsable de leur gêne, parce que mentalement, il tentait de se dissocier de la situation pour pouvoir se donner une contenance acceptable. Indubitablement, l’accoutrement porté par Valérie avait joué un rôle important dans la raideur de son attitude…
..A la sortie du boulot, avant de reprendre le train pour rentrer, il fit un détour par le supermarché, où il se laissa quelque peu distraire par une jolie fille en jupe courte qui s’était imposée inopinément dans son champ de vision. Un instant, il fut tenté de suivre sa démarche chaloupée et prometteuse, mais il refoula ce plan lubrique en se laissant plutôt allécher par l’odeur irrésistible d’un gallinacé en train de rôtir. Ne pouvant y résister, il craqua pour le magnifique volatile….
