Désolé !

Depuis plus de dix jours, Bruno était absent.  Un peu comme tout le monde, Méline pensait qu’il était malade, mais commençait à trouver cela plutôt long.  Elle avait tenté de prendre de ses nouvelles, avait laissé des messages sur son répondeur.  Pas la moindre réaction.  Cela ne lui ressemblait pas.  Elle avait interrogé le titulaire de classe, mais là non plus, aucune information n’avait filtré.

Et puis, comme une fleur, ce matin, Bruno était arrivé, pâle, amaigri, lui qui n’était déjà pas bien épais.  Il avait esquissé un sourire timide, et avait repris sa place à sa droite, l’air un peu confus.  Elle lui avait demandé si ça allait, il lui avait fait un signe discret de la tête, sans plus.  A la récréation du matin, elle l’avait interrogé, il avait répondu qu’il lui expliquerait à la pause de midi, car cela risquait de prendre du temps.  A midi, comme il ne se décidait pas et qu’elle voyait bien qu’il n’y arriverait pas tout seul, elle envoya sa première balle.

-Tu voulais me parler, Bruno?  Tu as été très malade, dis donc.  Dix jours, ce n’est pas rien.

-Oui.  Enfin non.  Ou alors, plutôt malade dans ma tête. 

-Attends, je ne comprends pas.  Explique-moi.

– Ecoute, tu l’avais remarqué, j’étais très triste, très malheureux, et un jour en rentrant de l’école, je n’en pouvais vraiment plus.  Et j’ai fait une grosse bêtise.

-Un grosse bêtise ?

-Oui.  J’ai pris un couteau dans la cuisine, je suis allé dans ma chambre, et je me suis tranché le poignet

-Quoi ?  Tu as essayé de te suicider ?

-Oui.

-Mais enfin, ça ne va pas la tête ?

-Non, ça n’allait vraiment pas.

Il racontait ça comme s’il parlait de quelqu’un d’autre,  elle n’en revenait pas.  Déjà il enchaînait.

-C’est ma petite sœur qui m’a trouvé et qui a appelé mes parents parce que j’avais perdu connaissance.  A l’hôpital, ils m’ont soigné et gardé quelques jours.  Maintenant je suis suivi par une psychologue.      

Méline était très fâchée.  Elle lui en voulait.  Comment avait-il pu faire ça ?  Comment avait-il pu tenter de se supprimer et en même temps, semer le chagrin autour de lui ?  Lui si gentil, lui qui avait tant d’égards pour les autres  ?

-Mais enfin, Bruno, qu’est-ce qui t’a pris ?

-Je ne peux pas expliquer.  Maintenant je me rends compte que c’est horrible, mais au moment où j’ai fait ça, je trouvais que c’était la meilleure solution.  Je voulais en finir avec la souffrance.

-Oui, mais tes parents, ta petite sœur ?  Tu y as pensé ?

-J’y pensais, mais je ne voulais plus être un poids pour eux.  Je pensais qu’ils vivraient mieux sans moi, parce que vivre avec un enfant malheureux, c’est horriblement dur à porter.  Une fois mort, c’est fini, on passe à autre chose.

-Pas du tout.

-Oui, je sais ça maintenant.  Mais c’est ce que je pensais.

          Plus d’une fois, elle faillit lui demander :  « et moi, ton amie tu y as pensé », mais elle s’abstint.    L’après-midi, en classe, impossible de se concentrer.  Il lui semblait qu’ils ne s’étaient pas tout dit.

          Une fois à la maison, à nouveau, cela lui revenait sans cesse.  Elle se sentait profondément blessée.  Comment n’avait-il pas pensé au chagrin qu’il allait lui faire.  Leur amitié n’avait-elle donc aucune importance pour lui ?   Elle se sentait nulle, égoïste, méprisable abandonnée.  C’était un étrange sentiment d’abandon.   Être abandonné par quelqu’un qui était à nouveau là.  Elle avait perdu confiance.  Elle aimait beaucoup Bruno, mais ce qu’il avait fait, montrait qu’il était capable de tout.  Il fallait qu’elle lui parle.  Elle finit par l’appeler.  Il lui donna rendez-vous au parc, sur un banc.  Arrivée sur place, elle joua cartes sur table, directement

-Je voulais te revoir, Bruno, avant de te retrouver à l’école demain, parce que je suis très fâchée, et je voudrais qu’on s’explique. 

-Fâchée ?

-Oui, en colère contre toi pour ce que tu as fait.  Je ne comprends pas comment quelqu’un qui est aussi gentil que toi a pu faire ça, en passant outre du mal que tu allais faire aux autres.

Il l’a regardée, puis a baissé la tête.

-J’étais tellement malheureux, Méline, tellement malheureux.  A un moment donné,  j’ai eu comme une illumination, une lumière, tout s’est éclairé : il fallait mettre fin à ma souffrance et mourir.  Je le faisais pour moi, pour ne plus souffrir, mais aussi pour les autres.  Je me voyais comme un poids pour les autres, et en mourant, je les soulageais du poids que j’étais.  Parce que j’ai déjà pu observer ça : les gens sont tristes quand quelqu’un meurt, mais ça passe, ils sont bien obligés de continuer à vivre.  Et ils le font. 

Je secouai la tête, c’était incroyable.  Je dis :

-Et à aucun moment, tu n’as hésité, tu n’as pensé à faire machine arrière ?

-Non, pas du tout.  Je savais, je sentais que c’était ce qu’il fallait faire.  Tout s’est mis en place méthodiquement dans ma tête : aller chercher le couteau,  monter dans ma chambre, mettre mon pyjama, m’asseoir dans mon lit avant de me trancher les veines, puis me laisser retomber en attendant la fin.  J’avais très mal, c’était atroce, mais en même temps, j’étais soulagé, je partais pour mon dernier voyage.

-Je ne parviens pas à m’imaginer comment c’est possible ! 

-C’est la vérité.  Il n’y avait plus le moindre doute, pas la moindre hésitation, et j’étais totalement calme, apaisé.  C’est comme si j’étais avec un canot au-dessus des chutes du Niagara, que j’étais pris par le courant, et j’y allais tranquillement, je me laissais dériver, je savais ce qui allait arriver et je savais que ce serait vite passé.

-Et maintenant, tu penses toujours la même chose ?

-Non, je suis honteux de ce que j’ai fait.  Je m’en veux du mal que j’ai fait à mes parents, à ma petite sœur, à toi aussi.  Je ne pensais pas que j’avais autant d’importance pour vous.

Je secouai la tête. 

-Ca va me prendre du temps pour te refaire vraiment confiance, mais je vais essayer, Bruno, parce que tu as toujours été super avec moi.  Mais c’est dur à encaisser.  Tu n’y peux rien mais moi, je vis cela comme si j’étais abandonnée une nouvelle fois.  Il y a déjà eu le départ de mon père, d’une brutalité totale, pas un mot d’explication, parti.  On dirait que ce sont les gens qu’on aime le plus qui nous font le plus souffrir.

          A ce moment-là, Bruno a tressailli, comme si une lumière venait de lui ouvrir un chemin.  Il opina, puis dit :

-J’ai envie de te prendre dans mes bras.  Tu veux bien ?

Elle a fait un petit signe et s’est glissée dans ses bras.  Il la serrait tout doucement.  Elle a posé sa tête contre sa poitrine, elle entendait battre son cœur.  Elle aurait pu rester pendant des heures comme ça.  Puis il a dit :

-On est toujours amis, Méline ?

Elle a fermé les yeux et a opiné, bouleversée.  Quelque chose lui échappait encore.  Elle dit :

-Je comprends que tu te sentais mal, et que ça durait depuis longtemps et que tu en avais assez.  Mais je suis sûre qu’il s’est passé quelque chose de spécial qui a mis comme le feu aux poudres, non ?

Il l’a regardée, comme terrifié, puis a hoché la tête, et a soupiré :

-Oui.  J’ai vu comme tu t’étais rapprochée d’Emile.  Je croyais que je n’avais plus d’importance pour toi.  Désolé, vraiment.  Désolé.