Rudy voudrait dire à Sylvia ce qu’il ressent pour elle, mais il n’ose pas se lancer, s’en veut, se méprise. Tout les rassemble, pourtant. Elle a les mêmes centres d’intérêt que lui et avec elle il ne s’ennuie jamais, ni elle avec lui, lui semble-t-il. Comme lui, elle lit à n’en plus finir, aime la musique, toutes les musiques. Il la trouve racée, stylée. Elle a ce petit mouvement de la tête qui lui va si bien lorsqu’elle prend son air offusqué. Comme lui, elle est sensible aux parfums, aux odeurs, elle ressent l’odeur de la pluie, de la terre après l’averse, des champs de blé le soir qui rendent grâce au ciel. Ce qui est plus beau encore, c’est qu’ils osent se parler de ces petites choses que tout le monde trouve insignifiantes. Il lui a même confié sa timidité et elle lui a avoué qu’elle non plus ne parle pas facilement aux gens. Il n’y a qu’avec lui. Elle lui a dit :
-Je me sens perdue quand tu n’es pas là, je ne sais pas quoi faire, comme si je cherchais ma place, sur la terre.
L’adolescent ne s’y attendait pas et n’avait su que répondre. Il fixait la mèche qui balayait le front de la jeune fille, une mèche qu’elle repoussait sans cesse, dégageant ses yeux noirs.
Mais aujourd’hui, quinze octobre, est un jour qui restera gravé dans sa mémoire. A la sortie de l’école, il l’a invitée à prendre une collation avant de reprendre le bus. Pour toute réponse, elle a souri. Depuis le temps qu’il tergiversait, se torturait, mais renonçait à la dernière seconde, oser faire ce premier pas était déjà une victoire en soi.
Ils sont entrés dans le salon de thé, il a repéré un endroit discret dans le fond de la salle, a commandé deux chocolats chauds. Comme il ne disait rien, Sylvia a rompu le silence :
-Tu voulais me parler ?
Il l’a fixée dans les yeux avec l’impression de s’y noyer, et a replongé le nez dans sa tasse avant de balancer à toute vitesse :
-Depuis que je te connais, ma vie a changé. Je me sens bien avec toi, je me sens bien quand nous sommes ensemble, et j’ai de plus en plus envie d’être avec toi. Depuis que tu es mon amie, je suis heureux, et maintenant j’ai compris ce qui se passait en moi. Je crois que je t’aime, Sylvia.
Elle l’a regardé, perplexe. Comme elle ne disait rien, il a ajouté
-Et toi ?
Elle l’a fixé, lui a rendu un pâle sourire, puis a dit :
-Ca me touche beaucoup, Rudy, d’avoir un ami comme toi.
-Oui, mais toi, est-ce que tu m’aimes aussi ?
-Je ne sais pas, Rudy, je ne sais pas, c’est peut-être trop tôt encore pour moi, tout ça. Mais ce que je peux te dire, c’est que pour l’instant, j’aime beaucoup être avec toi, et tu es le garçon avec qui j’ai le plus envie de passer du temps. Je ne sais pas si c’est de l’amour, mais c’est exactement ce que je ressens.
Il l’a regardée à nouveau, un peu rassuré, soulagé d’avoir parlé mais déçu. Il s’attendait à autre chose, et déjà il commençait à s’en vouloir.
-Tu m’aimes un peu, alors, a-t-il dit, gêné d’insister ?
-Oui, mais je ne peux rien te promettre, c’est trop tôt pour moi.
-Je comprends.
-Non, tu ne peux pas comprendre. Moi, j’ai peur. Quand papa est mort, j’ai perdu pied, j’ai perdu confiance dans la vie, dans les gens. Maintenant, j’ai du mal à croire en quelque chose, à me laisser aller, à miser sur une personne. En plus, tu me fais penser à lui, tu lui ressembles tellement, je n’y peux rien, mais la blessure est profonde, je ne suis pas guérie. J’ai besoin de temps, d’aller mieux, de reprendre confiance dans la vie. Pour le moment, je ne suis pas prête pour de l’amour. De l’amitié, oui, c’est sûr, et j’en éprouve beaucoup pour toi.
Elle l’a regardé. Une lumière éblouissante s’échappait de ses yeux. Ces yeux-là ne pouvaient pas tricher. Il lui a dit :
-C’est le meilleur chocolat chaud de ma vie.
Elle a souri, a ajouté :
-Voilà ce qu’on va faire, on va continuer à se voir, à travailler ensemble, si tu veux, on peut se voir souvent, faire des promenades. Ce qu’il faut, c’est apprendre à se connaître, et on verra bien ce qui se passe.
Au fond, cette conversation ne changeait pas grand-chose à ce qu’ils vivaient déjà, mais qu’importe, les choses étaient claires.
En quittant le salon de thé, comme porté par une force qui lui venait de nulle part, Rudy prit la main de Sylvia et la glissa dans a sienne. Au contact de sa paume, au regard d’infinie reconnaissance qu’elle lui adressa à cet instant précis, son cœur s’emballa comme un cheval fou, se mit à cogner de plus en plus vite, de plus en plus fort. Dans sa tête, une déflagration d’une violence inouïe, et juste après, un calme total. La vie était devenue immense.
