L’IVROGNE

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Planté au comptoir

Il enfile, imperturbable

Le sixième cognac

De la soirée

Dans l’atmosphère glauque et crasse

De ce bistrot de cinquième zone

Qui jure tellement

Avec son complet-veston.

Ce soir, en ce lieu public

Pour ivrognes anonymes,

Il sait

Qu’il ne peut plus se rater

Qu’il en étranglera d’autres

Encore et encore,

Jusqu’à ce que son corps

Ignore ses membres

Jusqu’à ce que son âme s’effiloche

Vers l’amnésie provisoire

Egare dans le gouffre final

De son inconscience

Toutes les pudeurs, les entraves, les réserves

Les y enferme à jamais

Ou jusqu’à demain

Au moins.

Il y a si longtemps

Qu’il ne boit plus par habitude

Ni pour se donner du courage.

Il boit avec préméditation

Détermination et obstination

Pour oublier pendant quelques heures

Ce courage qui,

Dans ses vêtements et ses chaussures

Le tient debout.

Il boit pour espérer

Vivre un peu sans courage. 

Il aspire à rencontrer 

Un regard dont il sait

Qu’il aura la faiblesse

Dès que ses yeux se seront blindés

De le trouver bienveillant

D’y déceler une parcelle d’humanité

Une pépite de fraternité

Un semblant de solidarité.

Il boit pour ne plus être seul

A siroter

A engloutir son désespoir.

Il boit pour diluer

Pour noyer un peu

Sa satanée lucidité,

En toute lucidité. 

Se dire qu’en l’autre aussi, parfois,

Couve cette chaleur

Même éphémère.

Il boit pour se faire accroire

Qu’en l’autre aussi, parfois

Il y a cette quête …de l’autre. 

Parce qu’à force de consommer

Jusqu’à la lie

Chagrin et tristesse,

A force de déceptions

Mensonges et trahisons

Il se surprend parfois

En quête d’anesthésie transitoire

A vouloir à son tour

Devenir le décevant

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