MEMORIES
Il est bientôt 23H. Assis aux côtés de sa compagne, dans les loges du Winter Garden à Broadway, Victor s’apprête à applaudir chaleureusement la troupe qui interprète magistralement Cats, cette superbe comédie musicale dont on leur avait dit le plus grand bien. Demain ils rentrent en Europe
Sur la scène, une chatte vient d’entonner Memories, …touch me…, et les deux époux se sont crispés, tous deux, pratiquement au même moment, en parfaits siamois.
Cette chanson évoque des bribes de souvenirs de leur histoire, de ce qu’il en subsiste. Il devine l’émotion qui balbutie sur les joues de sa compagne et cela lui serre la gorge. Comme à chaque fois qu’il ressent qu’elle s’émeut, que quelque chose la touche. Il pense à elle, qui est là, si près, souvent si proche et si distante à la fois. Il rêve de lieux, d’instants du jour ou de la nuit, qui défilent dans sa mémoire, enrubannés de paroles de chansons, de morceaux de phrases, de mélodies qui se sont incrustées dans le récit de leur existence commune.
Elle est infiniment plus qu’une compagne désormais, elle charrie dans ses bagages ce lot de souvenirs émouvants, de joies et de souffrances, stockés sous forme d’images indélébiles dont l’évocation le met souvent au bord des larmes.
Que reste-t-il de nos amours ? Il pense qu’il aimerait tant, lui aussi, qu’elle se souvienne des jours heureux où ils étaient amis. Elle songe de son côté qu’elle aimerait qu’il l’emmène danser ce soir, mais elle sait déjà qu’il dira qu’il faut se lever tôt demain matin pour ne pas manquer l’avion. Ils ne se diront rien.
Alors que se poursuit, languissante, l’interprétation exceptionnelle de Memories, un peu plus loin, sur le sable, la mer efface les pas des amants désunis, et à de centaines de kilomètres de là, une Edith quelconque miaule pour la xième fois qu’elle ne regrette rien, mais est-ce si vrai ? Peu importe, sans doute, puisqu’avec le temps, va, tout s’en va.
Une salve d’applaudissements déchire l’obscurité de la salle. Bientôt ils se lèvent. Lancinante, cette phrase lui revient à nouveau : que reste-t-il de nos amours ? Mais il faut avancer, sortir de la salle. Allons, on avance, on avance, c’est une évidence, mais on n’oublie rien, de rien, on n’oublie rien du tout, on s’habitue, c’est tout. Mais cela aussi, est-ce si vrai ? Oublions-nous vraiment ce qui nous a touchés intimement, profondément, comme cette première fois où elle a posé sa main sur son épaule nue ? Ou ce premier matin où ils se sont réveillés l’un à côté de l’autre ? Et pardonne-t-on vraiment ce qui nous a meurtris ou ne pardonne-t-on que ce qui nous indiffère, ou lorsque la douleur est presque éteinte ?
Ses idées s’éparpillent, mais obstinément il y revient. Il sait qu’on apprend à vivre sans pardon, mais pas trop bien. Il sait qu’on apprend même à vivre avec le mal, à supporter le mal, et aussi à faire du mal. Et à se supporter malgré tout. On s’habitue, c’est tout !
